En juillet 2026, Peter Buck, Mike Mills et Bill Berry ont participé, à des degrés divers, à des sessions menées par Steve Wynn à Athens, en Géorgie. Au même moment, Peter Buck a de nouveau fermé la porte à une reformation durable de R.E.M., officiellement séparé depuis 2011. Cette proximité sans retour en arrière résume un groupe américain qui a rendu le rock alternatif mondial sans jamais aimer le rôle attendu.
R.E.M., quatre voix dans le même cadre
La scène de juillet 2026 résume assez bien R.E.M. Peter Buck écrit et joue. Mike Mills rejoint le groupe réuni en studio. Bill Berry passe ajouter quelques percussions. Michael Stipe, lui, n’est pas là. Ce n’est donc ni un retour masqué ni un ballon d’essai. Les quatre ont bien rejoué une chanson ensemble en 2024, puis une autre à Athens en 2025. Peter Buck assure pourtant qu’il n’y aura pas de tournée de reformation. Le noyau historique de R.E.M. reste Michael Stipe au chant, Peter Buck à la guitare, Mike Mills à la basse et Bill Berry à la batterie, mais il ne semble pas décidé à reprendre le service après-vente.
Tout commence à Athens, loin de Los Angeles, de New York et des bureaux où l’industrie décide normalement de ce qui mérite d’exister. Au tournant de 1980, Peter Buck travaille chez Wuxtry Records lorsqu’il rencontre Michael Stipe, étudiant en art et client très attentif aux mêmes disques que lui. Mike Mills et Bill Berry apportent une section rythmique déjà rodée à Macon, leur ville d’origine. Le groupe répète dans une ancienne église et y donne son premier concert en avril 1980. Le son se met rapidement en place. La guitare de Buck avance par arpèges, la basse de Mills refuse le rôle de meuble et la batterie de Berry coupe court aux effets inutiles. Stipe chante légèrement en retrait, avale certains mots et laisse les phrases flotter. Sur la pochette de Murmur, une masse de kudzu remplace les quatre visages : le flou n’est pas encore une stratégie de communication, seulement une manière de faire.
Du murmure au stade
Le premier mouvement de R.E.M. consiste à gagner en netteté sans devenir banal. Publié en 1981, le premier single, « Radio Free Europe », file sur une guitare sèche, une basse très présente et un texte difficile à saisir. Murmur, en 1983, transforme cette formule en paysage complet. L’album paraît humide, végétal et nerveux, comme si le rock britannique avait été abandonné une nuit dans le Sud américain. Avec Lifes Rich Pageant, en 1986, les guitares durcissent et la voix remonte dans le mixage. Document apporte ensuite « The One I Love », souvent prise pour une chanson d’amour malgré des paroles nettement moins aimables. « It’s the End of the World as We Know It (And I Feel Fine) » transforme l’angoisse politique en débit précipité. Le passage chez Warner Bros. et l’album Green, en 1988, agrandissent les salles sans effacer l’étrangeté du groupe.
Le succès maximal arrive pourtant avec une mandoline. Peter Buck construit « Losing My Religion » autour de cet instrument rarement chargé de conquérir les radios mondiales. Michael Stipe y chante l’obsession, le doute et la peur de s’être trop dévoilé. Tarsem Singh réalise un clip rempli de tableaux religieux, d’ailes, de corps immobiles et de lumière dorée. MTV fait le reste, à une époque où une chaîne musicale pouvait encore transformer une mandoline en événement planétaire. Out of Time, en 1991, mélange cette tension à la pop très sucrée de « Shiny Happy People », chantée avec Kate Pierson des B-52’s. R.E.M. ne part pourtant pas en tournée pour défendre l’album. Automatic for the People suit en 1992 avec des tempos plus lents, le piano de « Nightswimming » et les orchestrations de John Paul Jones sur plusieurs morceaux. « Everybody Hurts », « Drive » et « Man on the Moon » installent un groupe de stade qui préfère parler de fatigue, de perte et de doute plutôt que de bomber le torse.
À ce niveau de succès, un groupe raisonnable aurait répété la formule. R.E.M. choisit Monster, en 1994, avec une pochette orange, des guitares saturées et un Michael Stipe désormais rasé. Le disque cherche le bruit, le désir et la mise en scène du rock après deux albums largement privés de tournée. Celle de 1995 ramène le groupe sur les grandes scènes, mais elle est marquée par plusieurs problèmes médicaux. Bill Berry est notamment victime d’un anévrisme cérébral pendant le passage de la tournée en Suisse. New Adventures in Hi-Fi, publié en 1996, conserve les déplacements, les balances et la fatigue de cette période. Berry quitte R.E.M. en 1997, tout en demandant aux trois autres de continuer sans lui. Up remplace alors une partie de la batterie par des boucles, des machines et des silences moins confortables. Après Reveal et le beaucoup plus contesté Around the Sun, Accelerate remet les guitares en avant, puis Collapse Into Now ferme la discographie en 2011 sans tournée d’adieux ni longue agonie publique.
Une indépendance qui survit au succès
R.E.M. fonctionnait comme une démocratie, ce qui reste une bizarrerie dans l’histoire du rock. À l’époque du quatuor, les chansons étaient créditées à Berry, Buck, Mills et Stipe. Les droits d’auteur et les revenus étaient partagés entre eux. La règle évitait que le chanteur ou le guitariste devienne officiellement le propriétaire du groupe. Elle s’entendait aussi dans les morceaux. La batterie économique de Berry laissait de la place à la basse mélodique de Mills. Les chœurs de Mills répondaient à la voix plus trouble de Stipe, pendant que Buck poussait l’ensemble vers un nouveau son. Le départ de Berry a montré que cet équilibre n’était pas une jolie théorie inscrite au dos des disques.
L’influence de R.E.M. tient autant à cette méthode qu’à ses arpèges. Le groupe a montré qu’une formation pouvait passer d’un label indépendant, des radios universitaires et des petites salles à une major sans renier son premier catalogue. Nirvana, Pavement et Radiohead ont trouvé dans ce parcours un précédent concret. Kurt Cobain parlait publiquement de son admiration pour R.E.M., tandis que Pavement a consacré une chanson entière à ses premiers albums. Thom Yorke a également cité Michael Stipe et New Adventures in Hi-Fi parmi ses références importantes. L’engagement politique faisait partie du même ensemble, avec la présence d’Amnesty International et de Greenpeace sur certaines tournées ou la pétition pour faciliter l’inscription électorale glissée dans l’emballage américain d’Out of Time. En 2025, l’EP Radio Free Europe 2025 a repris le premier single du groupe au profit de Radio Free Europe/Radio Liberty. La boucle était propre, presque trop bien rangée pour R.E.M.
Pour entrer dans la discographie, Automatic for the People reste la porte la plus simple. Le disque réunit les mélodies les plus directes sans réduire R.E.M. à une collection de refrains polis. Murmur permet ensuite de comprendre la grammaire initiale : la guitare claire, la voix enfouie, la basse mobile et cette impression que le sens se trouve juste derrière le mixage. Document et Green montrent comment le groupe a appris à occuper plus d’espace. Out of Time expose ses contradictions, entre « Losing My Religion », la douceur acoustique et le sucre parfois épais de « Shiny Happy People ». Monster et New Adventures in Hi-Fi doivent s’écouter côte à côte, comme le bruit de la célébrité puis celui de la route. Up raconte enfin ce qui se passe lorsqu’un groupe perd son batteur et refuse de faire comme si de rien n’était. L’ensemble n’exige pas une écoute chronologique. R.E.M. a toujours été plus intéressant dans les virages que sur les lignes droites.
Sources :
- R.E.M.HQ — Peter, Mike and Bill Join Steve Wynn for Recording Sessions — 2026
- Louder — R.E.M. guitarist Peter Buck insists that the band will never properly reform — 2026
- The New Yorker — How R.E.M. Created Alternative Music — 2024
- CBS News — R.E.M. discusses band’s breakup, friendship and Songwriters Hall of Fame honor — 2024
- Pitchfork — R.E.M.: Murmur, Deluxe Edition — 2008
- Pitchfork — R.E.M.: Automatic for the People — 2017
- Pitchfork — R.E.M.: New Adventures in Hi-Fi, 25th Anniversary Edition — 2021
- R.E.M.HQ — Radio Free Europe 2025 Released Today — 2025
- R.E.M.HQ — R.E.M. Call It a Day — 2011
- Rolling Stone — Thom Yorke on the Mystery and Influence of R.E.M. — 2011






















