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Les Rolling Stones, toujours debout

Les Rolling Stones publient Foreign Tongues en juillet 2026, plus de soixante ans après leurs débuts à Londres. Mick Jagger, Keith Richards et Ronnie Wood poursuivent une histoire fondée sur le blues, les riffs, les disputes et une organisation devenue presque industrielle. Pour comprendre leur place dans la culture populaire, il faut regarder derrière la langue rouge et revenir aux disques où le groupe jouait encore sa survie.

Les Rolling Stones, du blues londonien à la mauvaise réputation

Sur scène, Mick Jagger ne tient jamais vraiment en place. Il traverse la scène, pointe un doigt, avance les lèvres, secoue les épaules et repart dans l’autre sens. Keith Richards reste près de sa guitare (c’est aussi la manière la plus pratique pour en jouer), jambes écartées, comme si le riff suffisait à régler le problème. Derrière eux, Charlie Watts a longtemps battu la mesure sans participer au concours de grimaces. Ce contraste résume une bonne partie des Rolling Stones. Le chanteur occupe l’image, le guitariste fabrique la tension et le batteur empêche le morceau de s’écrouler. Le groupe a transformé cette mécanique simple en langage visuel. Des milliers de formations ont depuis repris la posture, avec des résultats parfois plus proches du déguisement que du rock.

Les Rolling Stones se forment à Londres en 1962 autour de Brian Jones, Mick Jagger et Keith Richards. Leur matière première vient surtout du blues et du rhythm and blues américains. Chuck Berry, Muddy Waters, Jimmy Reed ou Howlin’ Wolf fournissent des chansons, des gestes et une manière de faire sonner la guitare. Le nom du groupe renvoie d’ailleurs à une chanson de Muddy Waters. Au départ, les Stones interprètent ce répertoire dans des clubs britanniques devant un public qui le connaît mal. Ils ne l’ont pas inventé, et leur succès a parfois éclipsé les musiciens noirs qui l’avaient construit. Mais ils contribuent aussi à remettre ces artistes au centre de l’attention d’une partie de la jeunesse européenne. Leur carrière commence donc sur une dette musicale immense, longtemps reconnue, jamais vraiment remboursable.

Le manager Andrew Loog Oldham comprend rapidement que le son ne suffira pas. Face aux Beatles, polis en apparence mais parfaitement coiffés, il pousse les Stones vers une image moins rassurante. Les cheveux sont plus longs, les vêtements moins sages et les visages rarement souriants. La presse britannique découvre un groupe idéal pour inquiéter les parents et vendre du papier. Jagger devient une silhouette sexuelle, Richards un mauvais garçon crédible et Brian Jones le blond pâle qui attire naturellement l’objectif. Cette réputation est en partie construite, mais le groupe lui donne assez de matière pour qu’elle tienne. Arrestations, drogues et provocations cessent vite d’être de simples accessoires publicitaires. La plaisanterie marketing commence à coûter cher.

Jagger et Richards, un couple qui ne sait pas divorcer

Le centre des Rolling Stones se déplace lorsque Mick Jagger et Keith Richards commencent à écrire leurs propres chansons. Leur association produit notamment « The Last Time », « Satisfaction », « Paint It, Black » ou « Jumpin’ Jack Flash ». Richards travaille par riffs, répétitions et espaces laissés au rythme. Jagger apporte les mélodies, les mots, l’instinct pop et une attention très nette à ce qui se passe hors du blues. Ils ne veulent pas toujours la même chose, ce qui devient précisément leur intérêt. Richards ramène le groupe vers les racines américaines. Jagger regarde du côté de la soul, de la mode, du disco ou des nouveaux sons de studio.

Brian Jones, pourtant fondateur du groupe, perd progressivement sa place dans cette nouvelle organisation. Musicien polyvalent, il apporte le sitar de « Paint It, Black », le marimba de « Under My Thumb » et plusieurs couleurs inhabituelles aux disques des années 1960. Mais son état personnel se dégrade et sa présence en studio devient irrégulière. Il quitte les Rolling Stones en juin 1969, puis meurt le mois suivant. Mick Taylor le remplace et apporte un jeu de guitare plus fluide, particulièrement visible sur scène et durant la première moitié des années 1970. Ronnie Wood arrive ensuite en 1975, avec une approche moins démonstrative et plus compatible avec Keith Richards. Le groupe change de guitariste, mais conserve sa façade principale. Jagger et Richards restent seuls devant la porte, chacun persuadé d’en posséder la clé.

La tension atteint un niveau critique dans les années 1980. Mick Jagger développe sa carrière solo tandis que Keith Richards considère que les Rolling Stones doivent rester prioritaires. Dirty Work, publié en 1986, porte les traces d’un groupe dont les membres ne semblent plus toujours vouloir se trouver dans la même pièce. Les tournées s’arrêtent et Richards enregistre à son tour sous son nom. La séparation paraît alors possible, presque raisonnable. Elle n’a finalement pas lieu. Jagger et Richards se retrouvent pour Steel Wheels en 1989 et remettent la machine sur les rails. Depuis, leurs disputes nourrissent régulièrement les interviews, les livres et les plaisanteries publiques. Ce couple professionnel semble avoir compris qu’un divorce complet coûterait plus cher que les querelles.

Des concerts géants à l’industrie de la survie

Les Rolling Stones ont très tôt compris qu’un groupe ne vit pas seulement de ses chansons. Il lui faut une image, une scène, des tournées, des contrats et un contrôle accru sur son propre catalogue. La langue dessinée par John Pasche au début des années 1970 devient l’un des symboles les plus reconnaissables de la musique populaire. Elle apparaît sur les disques, les affiches, les écrans géants et une quantité de produits dont le lien avec le blues est parfois assez lointain. Les concerts passent des clubs aux stades, puis aux tournées mondiales conçues comme des opérations lourdes. Décors immenses, partenaires commerciaux et prix élevés installent le groupe dans une autre catégorie économique. Le danger initial devient une entreprise très organisée. Le groupe qui prétendait déranger l’ordre établi finit nécessairement par engager beaucoup de comptables.

Cette organisation explique en partie sa longévité, mais elle ne suffit pas. Charlie Watts a constitué jusqu’à sa mort en 2021 le point d’équilibre musical et humain du groupe. Son jeu retenu empêchait les guitares de devenir une simple masse bruyante. Steve Jordan lui succède derrière la batterie, après avoir longtemps travaillé avec Keith Richards. Les Rolling Stones continuent alors à enregistrer et à monter sur scène sans leur membre le plus discret. Hackney Diamonds, paru en 2023, relance leur production de chansons originales. Foreign Tongues, sorti le 10 juillet 2026, poursuit ce mouvement entre blues, rock, country, punk et musique dansante. Le groupe ne prétend plus représenter la jeunesse, ce qui serait difficile à défendre sans rire. Il cherche plutôt à vérifier si sa vieille mécanique produit encore quelque chose.

L’influence des Rolling Stones dépasse depuis longtemps les groupes qui reprennent leurs riffs. Leur manière d’associer musique, vêtements, sexualité, scandale et contrôle de l’image a servi de modèle au rock, puis à une partie de la pop. Jagger a fixé une grammaire du chanteur mobile, provocateur et conscient de chaque caméra. Richards a rendu désirable une guitare moins propre, fondée sur le rythme et les silences. Le groupe a aussi montré qu’un catalogue pouvait être rejoué, réédité et remis en circulation pendant plusieurs générations. Cette longévité possède un revers : certains albums tardifs semblent surtout justifier une nouvelle tournée. Les Stones connaissent les disques inutiles, les morceaux paresseux et les productions trop propres. Leur importance ne tient pas à une perfection continue. Elle vient d’une série de moments où le blues emprunté de leurs débuts devient un son immédiatement identifiable.

Les quatre disques pour entrer dans les Rolling Stones

Pour commencer, Beggars Banquet, publié en 1968, montre les Rolling Stones sortir du psychédélisme et retrouver une musique plus sèche. « Sympathy for the Devil » installe une percussion insistante sous une voix qui joue avec le mal. « Street Fighting Man » compresse les guitares jusqu’à leur donner l’épaisseur d’une manifestation entendue depuis une pièce voisine. Let It Bleed, l’année suivante, poursuit ce retour au blues et à la country. « Gimme Shelter » avance sous une guitare menaçante avant que la voix de Merry Clayton ne déchire littéralement le morceau. « You Can’t Always Get What You Want » introduit une chorale puis laisse la chanson s’étirer sans perdre sa direction. Ces deux albums fixent le vocabulaire classique des Stones. Ils ne sont pas propres, mais chaque salissure paraît placée au bon endroit.

Sticky Fingers, paru en 1971, offre une entrée plus directe. La pochette conçue par Andy Warhol cadre un jean (très) serré, prolongement assez logique de l’obsession du groupe pour le corps et la provocation. Le disque contient le riff sec de « Brown Sugar », dont les paroles sont aujourd’hui largement critiquées, la lenteur trouble de « Wild Horses » et la tension de « Can’t You Hear Me Knocking ». Le saxophone de Bobby Keys, les guitares de Richards et Mick Taylor, puis la rythmique de Watts et Bill Wyman y respirent avec une précision trompeusement relâchée. Rien ne semble forcé. Tout repose pourtant sur des musiciens qui savent exactement quand intervenir. Pour découvrir les Stones sans commencer par une compilation, c’est probablement la porte la plus simple. Elle grince un peu, ce qui est plutôt cohérent.

Reste Exile on Main St., double album publié en 1972. Une partie des séances se déroule dans la villa Nellcôte, louée par Keith Richards dans le sud de la France, avec un studio mobile installé à proximité. L’enregistrement est fragmenté, nocturne et marqué par une organisation assez flottante. Le disque en conserve une texture dense, parfois brouillée, où gospel, country, soul, blues et rock semblent sortir de la même cave humide. « Rocks Off », « Tumbling Dice », « Sweet Virginia » ou « Shine a Light » ne cherchent pas la netteté moderne. Exile on Main St. exige davantage de temps que Sticky Fingers. C’est précisément pour cela qu’il constitue le meilleur endroit où terminer une première exploration des Rolling Stones.


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