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Donatella Versace, ou l’art de diriger une maison hantée

Donatella Versace, Versace, Gianni Versace, Prada Group, Pieter Mulier, maison familiale, mode italienne, deuil, fête, contrôle du mythe : depuis son retrait de la direction créative en 2025, l’histoire de Donatella Versace se relit autrement. Non plus comme un folklore blond platine. Mais comme un long exercice de survie publique, entre héritage familial, image pop, pouvoir industriel et mémoire impossible.

Dans les bureaux Versace, Donatella Versace tient le mythe à la gorge

La scène se passe à New York, en 2007, dans le portrait que Lauren Collins consacre à Donatella Versace pour The New Yorker. Avant l’incident, tout est très Versace, donc déjà un peu trop. Eau pétillante, caviar, tulipes, pivoines, biscuits glacés, rendez-vous presse. Puis Donatella sort fumer sur une terrasse. Elle feuillette Vogue. Elle tombe sur une publicité Versace qu’elle n’a pas validée, placée par un licencié, à côté d’un manteau de la maison. La juxtaposition ne colle pas à l’image plus propre qu’elle veut alors imposer. Le téléphone arrive. Les avocats de Milan aussi, à distance, dans la fumée et la colère. Voilà une entrée plus juste que la caricature habituelle : Donatella Versace ne flotte pas seulement dans la fête, elle surveille le cadre, la page, l’écart, l’image qui déborde.

Ce détail dit beaucoup. Versace est une maison qui porte un nom, mais aussi un assassinat, une silhouette, une archive, des corps célèbres et une idée très bruyante du luxe. Depuis la mort de Gianni Versace à Miami en juillet 1997, Donatella Versace n’a pas seulement repris une direction artistique. Elle a repris une scène hantée. En mars 2025, Capri Holdings annonce qu’elle quitte son poste de chief creative officer pour devenir chief brand ambassador à partir du 1er avril 2025. Dario Vitale est alors nommé à la création. En décembre 2025, Prada Group finalise l’acquisition de Versace. En février 2026, Prada Group annonce Pieter Mulier comme chief creative officer de Versace, avec prise de fonction prévue le 1er juillet 2026. Le nom Versace reste donc là, mais le pouvoir créatif change de mains. C’est l’actualité du sujet : Donatella Versace devient, officiellement, la gardienne du mythe qu’elle a longtemps dû fabriquer en direct.

Survivre à Gianni Versace sans devenir Gianni

Dans The Guardian, en 2017, Donatella Versace revient sur l’après-1997 avec une formule nette. Elle dit qu’elle conseillerait à la jeune femme qu’elle était alors de rester forte, de suivre son instinct, et surtout de ne pas essayer d’être Gianni. La phrase est capitale. Elle casse l’idée d’une simple succession dynastique. Donatella n’a pas hérité d’un fauteuil vide, elle a hérité d’une comparaison permanente. Gianni était le fondateur, le frère, le génie reconnu, le mort impossible à contredire. Elle, dans les premières années, se décrit comme perdue. Elle reconnaît des erreurs. Elle parle aussi d’une addiction à la cocaïne, terminée après une cure en 2005. Ce n’est pas un détail de confession people, c’est une donnée de pression : elle dirigeait une maison endeuillée tout en tenant debout, parfois mal, devant un public qui adorait déjà la transformer en icône.

Dans l’interview de SSENSE publiée autour du vingtième anniversaire de la mort de Gianni, Donatella raconte le moment où elle apprend l’assassinat de son frère. Elle est à Rome, avec ses enfants, en préparation d’un défilé sur la place d’Espagne. La télévision interrompt un dessin animé. Les enfants voient les images. Là encore, le mythe Versace ne commence pas dans un showroom doré, mais dans une chambre d’hôtel et une mauvaise nouvelle qui passe à l’écran. Cette brutalité explique une partie de son rapport au contrôle. Contrôler les robes, les images, les modèles, les campagnes, les apparitions, c’est aussi empêcher le récit familial d’être avalé par d’autres. La série, les livres, les articles, les imitations, les parodies : tout le monde veut un morceau de Versace. Donatella, elle, a passé près de trois décennies à décider lequel pouvait sortir. Dans une industrie qui vend de la lumière, son travail aura souvent consisté à filtrer l’ombre.

La fête comme armure, pas comme preuve

Le piège Donatella Versace est connu. On regarde les cheveux, le bronzage, la voix, les robes fendues, les célébrités, la fête. On croit avoir compris. C’est pratique. Cela évite de regarder le bureau. Dans The New Yorker, Rupert Everett, ami proche, la décrit comme une “kamikaze blonde” en cuir noir et talons, image très forte, presque trop bonne pour ne pas devenir une cage. Le même profil montre pourtant une personne moins simple : parfois explosive, parfois épuisée, parfois dépendante de son entourage, parfois étonnamment gracieuse. Lauren Collins rapporte qu’elle n’a pas eu de jour libre depuis six mois et qu’elle dit vouloir dormir. Ingrid Sischy, alors rédactrice en chef d’Interview, la décrit comme capable de s’amuser, mais aussi timide et sérieuse. C’est moins vendeur qu’une poupée de nightclub. C’est sans doute plus près du sujet.

La fête, chez Donatella Versace, n’est donc pas seulement une distraction. C’est une matière professionnelle. Gianni Versace avait compris avant beaucoup d’autres que la mode se vend aussi par la présence des corps connus, par l’image de groupe, par la musique autour, par la photo reprise partout. Donatella a prolongé cette grammaire avec les célébrités, les mannequins, les réseaux sociaux, les tapis rouges. Reuters résume ce rôle en rappelant que ses liens avec de grands noms ont renforcé l’attrait de la marque. Le défilé Versace printemps 2018, hommage à Gianni, réunit Naomi Campbell, Cindy Crawford, Claudia Schiffer, Carla Bruni et Helena Christensen en robes dorées. On peut trouver cela spectaculaire. Bien sûr que ça l’est. Mais c’est aussi un geste de contrôle historique : rappeler que Versace n’est pas seulement un logo, mais un casting, une mémoire corporelle, une manière de marcher. Le mythe familial revient alors par les jambes, les lumières, la musique, les mains liées sur le podium.

Le prix d’un nom impossible à quitter

Le cas Donatella Versace devient plus intéressant depuis qu’elle n’est plus à la direction créative. Elle ne disparaît pas. Elle change de fonction. Le communiqué de Capri Holdings lui donne un rôle d’ambassadrice mondiale, avec un accent sur les engagements philanthropiques et caritatifs de Versace. Formule polie, très corporate, presque trop propre. Mais elle dit une chose vraie : Donatella reste utile à Versace parce qu’elle incarne ce que personne ne peut acheter entièrement, même Prada. Un nom porté par un corps. Une mémoire portée par une voix. Une archive portée par quelqu’un qui était là avant les communiqués. C’est aussi une position étrange. Elle n’est plus celle qui décide tout. Elle reste celle qu’on regarde quand on prononce Versace.

Il faut éviter le roman facile. Les sources disponibles donnent peu de témoignages crus de collaborateurs anonymes sur la dureté quotidienne de Donatella Versace. Elles montrent plutôt une ambivalence solide : une femme qui peut crier pour une image non validée, écouter les remarques d’un studio sur une robe trop échancrée, remercier publiquement ses équipes, se dire nerveuse en interview, et porter son frère comme une charge autant que comme un étendard. Le portrait n’est donc ni celui d’une sainte de la mode, ni celui d’une ogresse en talons. Il est plus intéressant. Donatella Versace a longtemps joué une caricature que d’autres avaient préparée pour elle, tout en travaillant à la démentir. Elle a tenu la fête comme un décor, la famille comme une blessure, la maison comme un champ de bataille et l’image comme une arme. Depuis 2025, le mythe Versace entre dans une autre phase. La question n’est plus seulement de savoir ce que Donatella a fait de Gianni. C’est de savoir ce que Versace fera sans Donatella aux commandes.


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