The Cure revient sur scène en 2026 après le succès de Songs of a Lost World, premier album studio du groupe britannique en seize ans. Autour de Robert Smith, The Cure traverse depuis la fin des années 1970 le post-punk, le rock gothique et la pop sans choisir définitivement son camp. Cette instabilité musicale, longtemps cachée derrière une silhouette noire devenue célèbre, explique pourquoi le groupe continue de parler à plusieurs générations.
The Cure, du froid sans uniforme
Après un premier album d’une efficacité post punk diabolique et qui semble déjà avoir tout dit, sur Seventeen Seconds, publié en 1980, The Cure retire presque tout ce qui dépasse. Le trio venu de Crawley, dans le sud de l’Angleterre, ne cherche déjà plus à prolonger l’énergie sèche de ses débuts. « A Forest » installe un mouvement circulaire, une marche qui ne mène nulle part mais refuse de s’arrêter. Ce son froid devient l’une des premières signatures du groupe. Il ne repose pas sur la puissance, mais sur le vide laissé entre les instruments.
Robert Smith finit pourtant par occuper tout l’espace visuel. Les cheveux dressés, le teint pâle, les yeux soulignés et le rouge à lèvres débordant composent un visage que la presse peut résumer en une photographie. Cette apparence n’est pas un simple emballage gothique. Elle expose une masculinité fragile, théâtrale et volontairement peu conforme aux modèles du rock classique. Sur scène, Smith ne joue ni le conquérant ni le chanteur maudit en veste de cuir réglementaire. Il reste souvent courbé sur sa guitare, presque embarrassé d’être regardé. Le paradoxe devient vite évident : l’homme paraît vouloir disparaître, tandis que son image devient immédiatement reconnaissable. The Cure passe ainsi du groupe post-punk à une figure culturelle copiée dans les clubs, les chambres d’adolescents et la mode sombre.
The Cure entre noir absolu et refrains pop
Avec Faith en 1981, puis Pornography en 1982, The Cure descend encore quelques étages. Les batteries deviennent lourdes, les basses prennent le premier plan et les guitares forment une brume compacte. Dès l’ouverture de Pornography, Robert Smith annonce que peu de choses devraient bien finir. Le disque ne propose presque aucune sortie de secours. « One Hundred Years », « The Hanging Garden » et « Cold » donnent au malaise une architecture précise, faite de répétitions, de saturation et de rythmes martiaux. La tournée qui suit se déroule dans un climat tendu, puis Simon Gallup, bassiste, quitte le groupe après une violente dégradation de sa relation avec Smith. The Cure paraît alors avoir poussé sa logique sombre jusqu’au point de rupture. Le groupe vient pourtant d’entrer pour la première fois dans le Top 10 britannique, preuve que le désespoir peut aussi trouver son public.
La suite ressemble à une mauvaise plaisanterie adressée à ceux qui avaient déjà rangé The Cure dans une crypte. Robert Smith publie « Let’s Go to Bed », puis « The Walk » et « The Lovecats », chanson légère portée par une contrebasse et un piano presque joueur. Le groupe passe du noir épais à la pop dansante sans fournir de mode d’emploi. Ce virage n’efface pas Pornography. Il montre plutôt que Smith refuse de devenir le gardien d’une tristesse officielle. The Head on the Door, en 1985, transforme cette liberté en méthode. « In Between Days » court sur une guitare claire, tandis que « Close to Me » enferme une pulsation nerveuse dans une armoire filmée par Tim Pope. Les clips ajoutent de l’humour, des costumes et des objets absurdes à un groupe que l’on croyait condamné aux cimetières. The Cure découvre alors qu’un refrain lumineux peut être aussi troublant qu’une longue plainte noyée dans les synthétiseurs.
Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me élargit encore le désordre en 1987. Le double album contient des guitares acides, des chansons sentimentales, des morceaux dansants et quelques tunnels moins fréquentables. « Just Like Heaven » résume la force pop de The Cure : quelques secondes de batterie, une basse mobile, un clavier simple et une mélodie qui semble avoir toujours existé. Deux ans plus tard, Disintegration referme brusquement la cour de récréation. Les morceaux s’allongent, les claviers deviennent immenses et la voix de Smith se retrouve au milieu d’un paysage sonore qui paraît infini. « Plainsong », « Pictures of You » et « Fascination Street » prennent leur temps, tandis que « Lovesong » offre au groupe son plus grand succès américain. Le disque installe The Cure dans les grandes salles sans réduire son son à un format de stade. Il transforme une angoisse intime en espace collectif.
Robert Smith, seul point fixe d’un groupe mouvant
Autour de Robert Smith, les musiciens entrent, partent, reviennent et repartent. Lol Tolhurst, membre fondateur, passe de la batterie aux claviers avant d’être écarté à la fin des années 1980. Simon Gallup quitte le groupe après Pornography, puis revient en 1985 et devient le principal contrepoids instrumental de Smith. Avant une nouvelle disparition en 2026. Porl Thompson, Roger O’Donnell, Boris Williams, Jason Cooper et d’autres participent à différentes périodes, modifiant la densité et la dynamique du son. The Cure reste donc un groupe, mais un groupe organisé autour d’un centre très peu négociable. Smith écrit, chante, joue de plusieurs instruments, produit et contrôle progressivement une grande partie de l’image. Cette permanence évite l’éclatement, tout en nourrissant les tensions. Elle explique aussi pourquoi chaque formation paraît différente sans que le nom The Cure devienne complètement abstrait.
Après le succès de Wish en 1992 et de « Friday I’m in Love », la trajectoire devient moins nette. Le très mauvais Wild Mood Swings mais aussi Bloodflowers, The Cure et 4:13 Dream contiennent des morceaux solides, mais aucun ne rassemble aussi parfaitement les différentes identités du groupe. Les années passent ensuite davantage sur scène qu’en studio. The Cure donne des concerts très longs, fouille son catalogue et conserve une audience qui ne repose plus seulement sur le souvenir des années 1980. En 2024, Songs of a Lost World met fin à seize années sans nouvel album studio. « Alone » commence par plusieurs minutes instrumentales, comme si Robert Smith refusait encore une fois de courir vers le premier refrain. Le disque parle du temps, de la perte et de la mort avec une gravité adulte, sans rejouer artificiellement la détresse de Pornography. En 2026, le groupe poursuit ses concerts et Smith affirme qu’un autre album est enregistré, même si sa date de sortie reste à confirmer.
Pour découvrir The Cure sans transformer l’écoute en devoir surveillé, trois portes suffisent. The Head on the Door montre le groupe dans sa forme la plus concise, entre tension, mélodie et pop oblique. Disintegration donne accès à son versant ample, nocturne et lent, celui qui a essaimé dans le rock alternatif bien au-delà des années 1980. Pornography reste le choix le plus frontal pour comprendre jusqu’où Robert Smith pouvait pousser l’épuisement et la répétition. Les chansons offrent un chemin plus rapide : « A Forest », « Just Like Heaven », « Pictures of You », « Lovesong » et « Friday I’m in Love » dessinent cinq groupes presque différents. Songs of a Lost World peut ensuite servir de présent plutôt que de post-scriptum. The Cure reste important parce qu’il a rendu compatibles la fragilité, le grand spectacle, la guitare sombre et le refrain populaire. Sous les cheveux, le maquillage et les chemises noires, c’est surtout cette contradiction qui tient encore.






















