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Is This It : The Strokes racontés en cocktail

The Strokes, Is This It, New York, 2001, cuir, ennui jeune, rock garage et cocktail original : le premier album du groupe new-yorkais devient ici une expérience sèche, urbaine, presque maigre. Sorti en 2001, produit par Gordon Raphael, l’album installe Julian Casablancas, Nick Valensi, Albert Hammond Jr., Nikolai Fraiture et Fabrizio Moretti dans une ville qui semble avoir perdu le goût des grands gestes. Le disque passe du rock à la bouche par un cocktail bref, froid, un peu acide, comme une nuit qui ne veut pas avouer qu’elle finit.

New York maigre, cuir serré

Is This It arrive comme une porte qui claque. Pas de grande entrée. Pas de rideau rouge. Juste une basse qui n’est pas là pour rigoler, des guitares qui frottent, une batterie brutale, et cette voix passée au filtre du téléphone, comme si Julian Casablancas chantait depuis une cabine. The Strokes ne fabriquent pas un New York panoramique. Ils donnent un New York maigre, presque sans décor, avec des jeans trop serrés, des vestes en cuir, des cheveux sales juste ce qu’il faut et l’air de ceux qui ont déjà vu la fête avant qu’elle commence. Le premier album du groupe sort en 2001, avec Gordon Raphael à la production. La légende s’accroche vite à l’objet. C’est pratique, la légende. Elle évite parfois d’écouter le disque.

Ce qui frappe encore, ce n’est pas seulement l’attitude. C’est la compression du monde. Is This It dure un peu plus d’une demi-heure, et ne cherche jamais à faire plus large que son cadre. Les morceaux semblent enregistrés dans une pièce basse, avec peu d’air, peu de meubles, beaucoup d’électricité. The Modern Age, Last Nite, Someday, Hard to Explain : les titres portent des gestes simples, presque blasés, mais ils avancent avec une précision nerveuse. La jeunesse y sonne moins comme une promesse que comme une panne élégante. On entend des corps debout trop longtemps, des conversations qui tournent court, des regards qui se posent sur le sol. Le rock, ici, ne revient pas sauver quoi que ce soit. Il remet juste une veste, commande un verre, et fait comme si tout allait bien.

L’ennui jeune devient méthode

L’album tient sur une contradiction très efficace. Il paraît négligé, mais il est tenu. Il paraît désinvolte, mais chaque morceau sait exactement où il va. La production de Gordon Raphael garde les guitares sèches, la batterie sans gras, la voix presque enfermée dans un appareil ancien. Rien ne déborde. Même les refrains, pourtant immédiats, restent comme coincés derrière une vitre. C’est là que Is This It devient plus intéressant qu’un simple disque de revival rock. Il ne rejoue pas seulement le garage rock. Il met en scène des jeunes gens qui savent déjà que le style peut presque tout remplacer. Presque.

Le contexte a aussi reprogrammé l’écoute. New York City Cops figure sur certaines éditions internationales, mais le morceau est remplacé par When It Started sur l’édition américaine après les attentats du 11 septembre 2001. Le détail n’est pas décoratif. Il rappelle que ce disque associé à une jeunesse new-yorkaise cool, insolente, presque anorexique, se retrouve très vite traversé par une ville devenue autre chose. L’album ne parle pas frontalement de cela. Il n’en a ni le temps ni le vocabulaire. Mais cette absence pèse. Derrière l’ennui, il reste une nervosité. Derrière le cuir, une peau plus fine qu’elle ne veut bien l’admettre.

Is This It cocktail, froid court et cuir amer

Pour traduire Is This It en cocktail, il faut refuser le grand verre spectaculaire. Le disque demande un format court, tendu, presque sec. Le cocktail s’appelle Leather Booth, comme une banquette de bar qui a vu passer trop de fins de soirée. Dans un shaker rempli de glaçons, on verse 45 ml de rye whiskey, 20 ml de vermouth dry, 15 ml de jus de citron jaune, 10 ml de sirop de thé noir très infusé, puis 2 traits d’Angostura. On secoue fort, mais pas longtemps. On filtre dans une coupe froide. On ajoute un zeste de citron exprimé au-dessus du verre, puis retiré. Rien ne flotte. Même la garniture s’en va.

Le rye donne l’os, l’arête, le côté trottoir. Le vermouth dry apporte une élégance un peu pâle, presque poussiéreuse. Le citron coupe court, comme une phrase qui ne veut pas devenir confession. Le sirop de thé noir installe une amertume douce, pas une caresse, plutôt une lumière jaune sur un mur sale. L’Angostura ferme la porte. Le shaker raconte le disque mieux qu’un discours : bruit métallique, froid immédiat, agitation brève, puis silence. Le Leather Booth se boit sur les quatre premiers titres, quand l’album aligne des perles mucicales et fait semblant de ne pas poser. Il fonctionne aussi très bien sur Hard to Explain, parce que le morceau porte déjà son propre mode d’emploi. On croit boire quelque chose de simple. Puis l’amertume reste un peu trop longtemps.

Ce cocktail ne cherche pas à imiter New York. Mauvaise idée, souvent. Il attrape plutôt une sensation : la jeunesse qui se donne une forme avant de comprendre ce qu’elle contient. Le verre est clair, presque poli, mais le goût râpe légèrement. Il y a du confort, puis une pointe acide qui gâche le confort. Il y a du style, puis une fatigue derrière le style. Comme Is This It, le Leather Booth ne force pas l’émotion. Il la laisse arriver de biais, avec les épaules rentrées. On le boit tard, pas forcément en fin de nuit, plutôt au moment où la soirée devient moins drôle qu’elle ne devait l’être. Le disque continue alors de faire son travail. Il ne console pas. Il tient compagnie, ce qui est déjà plus honnête.


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