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Duran Duran : Bien plus qu’un groupe des années 80

Duran Duran dans les années 1980, les cinq musiciens réunis devant un fond rouge, avec leurs coiffures et tenues new wave.

Formé à Birmingham en 1978, Duran Duran a construit une identité musicale entre new wave, funk, rock et synthétiseurs. De Rio à Notorious, de MTV aux costumes d’Antony Price, le groupe britannique de Simon Le Bon a fait de la musique, de la mode et de l’image trois éléments indissociables de son travail. Derrière les clips luxueux et les refrains populaires, une histoire musicale plus complexe qu’il n’y paraît.

Duran Duran : derrière les costumes, un véritable groupe de musiciens

Avant les yachts, les costumes blancs et les clips tournés sous les tropiques, il y a Birmingham. Une ville industrielle anglaise où Nick Rhodes et John Taylor fondent Duran Duran en 1978. Leur terrain d’expérimentation est le Rum Runner, un club où se croisent disco, funk et nouvelles musiques électroniques. Les deux musiciens y travaillent, écoutent les disques et cherchent leur propre son. Avec l’arrivée de Roger Taylor à la batterie, d’Andy Taylor à la guitare et de Simon Le Bon au chant, la formation trouve son équilibre en 1980. Tous regardent vers Londres, où le mouvement New Romantic mêle musique électronique, maquillage et vêtements extravagants. Mais Duran Duran ne se contente pas d’en adopter l’apparence. Le groupe veut faire danser avec des instruments de rock, des synthétiseurs et une énergie héritée du punk.

La différence se trouve d’abord dans la section rythmique. John Taylor développe un jeu de basse rapide, mobile et très mélodique, nourri notamment par Bernard Edwards, le bassiste de Chic. Roger Taylor construit autour de lui une batterie précise, qui garde quelque chose de physique malgré la présence des machines. Andy Taylor apporte des guitares électriques mordantes, parfois proches du hard rock. Nick Rhodes travaille les textures, les nappes synthétiques et les sons électroniques qui donnent aux morceaux leur atmosphère. Au centre, Simon Le Bon possède une voix tendue, immédiatement reconnaissable, capable de passer d’un refrain expansif à des passages plus sombres. Cette combinaison distingue Duran Duran de formations davantage centrées sur les synthétiseurs. Sur Planet Earth ou Girls on Film, deux titres du premier album publié en 1981, le rythme semble parfois venir du funk tandis que les arrangements regardent vers la pop futuriste.

Avec Rio, sorti en mai 1982 et produit par Colin Thurston, cette formule atteint un nouvel équilibre. Le morceau-titre s’ouvre sur une introduction étrange, fabriquée notamment à partir de sons de tiges métalliques frappant les cordes d’un piano, avant de laisser place à une basse agitée et à un saxophone. Hungry Like the Wolf associe une guitare insistante, des claviers nerveux et un refrain immédiatement mémorisable. Save a Prayer ralentit le mouvement et laisse davantage de place aux nappes synthétiques. À l’opposé, The Chauffeur, qui ferme l’album, installe une ambiance froide, presque inquiétante. Ce dernier titre rappelle l’influence de Roxy Music et du groupe Japan, bien éloignée de l’image ensoleillée qui accompagne alors Duran Duran. Rio possède ainsi deux visages : celui d’une pop lumineuse et celui d’une musique plus ambiguë, parfois mélancolique. Il faut écouter les neuf morceaux pour comprendre que le groupe ne se résume pas à trois refrains diffusés à la radio.

La mode et les clips : comment Duran Duran a construit son image

Chez Duran Duran, les vêtements ne sont jamais abandonnés au hasard. Dès les premières photographies promotionnelles, les cinq musiciens privilégient les coupes ajustées, les vestes structurées, les pantalons étroits et les chemises soigneusement choisies. Le créateur britannique Antony Price, qui a également travaillé avec Bryan Ferry, participe largement à cette esthétique. Ses costumes mêlent l’élégance masculine classique à des proportions plus théâtrales. Les vestes se portent parfois manches retroussées, avec des tee-shirts rayés et des cravates fines. Nick Rhodes pousse plus loin le maquillage, les cheveux colorés et les références à David Bowie. John Taylor cultive une allure plus proche du mannequin rock, tandis que Simon Le Bon oscille entre costume habillé et tenue décontractée. Plutôt qu’un uniforme, Duran Duran présente cinq variations d’un même vestiaire, suffisamment cohérentes pour constituer une image de groupe.

L’arrivée de MTV en 1981 donne à cette attention portée à l’apparence une dimension supplémentaire. Duran Duran travaille notamment avec le réalisateur australien Russell Mulcahy, qui transforme plusieurs chansons en courts films d’aventure. Hungry Like the Wolf est tourné au Sri Lanka, avec une mise en scène qui emprunte au cinéma d’action. Save a Prayer, également filmé au Sri Lanka, oppose la musique mélancolique aux paysages et aux monuments. Pour Rio, tourné à Antigua, les musiciens apparaissent sur un yacht, dans une succession de couleurs vives, d’eau turquoise et de costumes clairs. Les clips ne se limitent plus à montrer un groupe en train de jouer. Ils installent des personnages, un décor, des situations et une certaine idée du luxe. Diffusées sur MTV, ces images contribuent fortement à la percée américaine du groupe, dont l’album Rio ne rencontre pas immédiatement le même succès qu’au Royaume-Uni. Mais elles finissent aussi par enfermer Duran Duran dans l’image de jeunes hommes riches passant leurs journées sur des bateaux, un décalage que Nick Rhodes reconnaîtra lui-même.

Cette esthétique possède pourtant ses contradictions. Dès 1981, le clip de Girls on Film, réalisé par Kevin Godley et Lol Creme, joue ouvertement sur l’érotisme, les mises en scène provocantes et l’exposition des corps féminins. Sa version non censurée est refusée par la BBC et MTV. L’épisode montre les limites d’une stratégie qui utilise la séduction autant que la musique pour attirer le regard. Duran Duran maîtrise son apparence masculine, mais certaines représentations féminines de ses premières vidéos sont plus difficiles à défendre aujourd’hui. À l’inverse, le travail graphique autour de Rio témoigne d’une véritable recherche visuelle. La pochette associe une illustration de Patrick Nagel, représentant un visage féminin stylisé, au graphisme de Malcolm Garrett. Le choix est significatif : plutôt que d’exposer une nouvelle fois les cinq musiciens, le disque affirme son identité par le dessin, les couleurs et la typographie. Cette pochette figure aujourd’hui dans les collections du Museum of Modern Art de New York.

De Notorious à Ordinary World : survivre à son propre succès

Après Rio, Duran Duran se retrouve devant une difficulté assez classique : prolonger un succès sans en reproduire mécaniquement la formule. Seven and the Ragged Tiger, publié en 1983, pousse les arrangements vers une pop plus dense, plus travaillée en studio. Le single The Reflex prend une autre dimension lorsque Nile Rodgers en réalise un remix destiné à sa sortie en 1984. Les voix découpées, la basse et les interventions rythmiques transforment le morceau en succès international, numéro un aux États-Unis. L’année suivante, Duran Duran enregistre A View to a Kill, chanson du film de James Bond composé en collaboration avec John Barry. La rencontre entre les synthétiseurs du groupe et les arrangements orchestraux de Barry fonctionne sans effacer l’identité des musiciens. Le titre devient également numéro un américain, une première pour une chanson de James Bond. Mais au sommet de cette exposition médiatique, les désaccords et la fatigue commencent à fragiliser la formation originale.

Lorsque paraît Notorious en 1986, Duran Duran n’est déjà plus le même groupe. Roger Taylor s’est retiré et Andy Taylor a quitté la formation au cours de la préparation du disque. Simon Le Bon, Nick Rhodes et John Taylor poursuivent le travail avec Nile Rodgers, qui coproduit l’album et participe aux guitares. Le changement est audible dès le morceau-titre : basse très présente, guitare funk sèche, cuivres et rythme moins frontal que sur les premiers albums. Skin Trade pousse davantage vers la soul, avec une interprétation vocale plus souple et des arrangements qui évoquent certaines productions de Prince. L’époque des refrains flamboyants et des costumes marins laisse place à une musique plus nerveuse, parfois plus adulte dans ses sujets. Ce déplacement dérange une partie du public, habitué à la formule des premiers albums. Mais Notorious montre surtout que Duran Duran peut conserver sa personnalité sans reproduire Rio indéfiniment.

La meilleure preuve arrive avec Ordinary World, publié en single à la fin de 1992, puis intégré à Duran Duran, surnommé The Wedding Album, en 1993. La chanson abandonne les rythmes nerveux des débuts pour une ballade ample, construite autour des guitares de Warren Cuccurullo et d’une voix plus retenue de Simon Le Bon. Le texte parle de perte et de la nécessité de poursuivre sa vie, loin des images de séduction des premiers succès. Come Undone, sur le même album, retrouve une sensualité plus électronique, mais sans chercher à imiter les années 1980. Ces deux morceaux permettent au groupe de toucher à nouveau un large public alors que le paysage musical a considérablement changé. La reformation des cinq membres historiques pour Astronaut en 2004 ne signifie pourtant pas un retour définitif à la formule originale. Avec Future Past en 2021, puis Danse Macabre en 2023, le groupe continue d’explorer les liens entre pop électronique, guitare, funk et atmosphères plus obscures. Son entrée au Rock & Roll Hall of Fame en 2022 reconnaît un parcours longtemps réduit, par une partie de la critique, à ses clips et à ses photographies promotionnelles. L’ironie est là : Duran Duran a parfois été pris moins au sérieux parce qu’il avait compris très tôt que la musique populaire pouvait aussi se regarder.


Sources :

  • Rock & Roll Hall of Fame — Duran Duran — Portrait officiel du groupe et intronisation en 2022.
  • The Guardian — We look like soft, made-up blokes, but we’re really tough: Duran Duran on 80s excess, tabloid scrutiny and their Halloween glow-up — 11 octobre 2026.
  • The Guardian — Dance into the fire! Duran Duran’s 20 greatest songs – ranked — 10 octobre 2024.
  • The Guardian — Antony Price, ultra-glam designer for Duran Duran, Bowie and Roxy Music, dies aged 80 — 17 décembre 2025.
  • Duran Duran — 1982 — Archives officielles : Rio, Colin Thurston, Russell Mulcahy et tournage des clips.
  • Duran Duran — 1986 — Archives officielles : départs de Roger et Andy Taylor, collaboration avec Nile Rodgers et album Notorious.
  • Duran Duran — 1993 — Archives officielles : The Wedding Album, Ordinary World et Come Undone.
  • MoMA — Malcolm Garrett, Patrick Nagel. Album cover for Duran Duran, Rio. 1982 — Notice de collection.
  • Rhino — April 1984: Duran Duran Release THE REFLEX — 23 juin 2021.
  • Duran Duran — Duran Duran’s banned ‘Girls on Film’ video still shocks, 40 years later — 2021.