Le 13 mars 1995, à Londres, Alexander McQueen présente Highland Rape, sa collection automne-hiver 1995-1996. Sur le podium du Natural History Museum, des mannequins avancent dans des vêtements lacérés, parfois tachés de rouge, les corps largement exposés. La presse britannique dénonce une mise en scène de la violence sexuelle et accuse le créateur de misogynie. McQueen répond qu’il évoque les violences historiques subies par l’Écosse. Le scandale installe durablement son nom dans le paysage de la mode. Trente et un ans plus tard, Highland Rape pose une question toujours dérangeante : peut-on dénoncer la violence en fabriquant des images qui la rendent séduisante ?
Highland Rape : la violence entre en scène
Sur le carton d’invitation, une blessure semble recousue grossièrement avec de la ficelle. Le 13 mars 1995, Alexander McQueen présente Highland Rape au Natural History Museum de Londres, pendant la Fashion Week. Le podium est couvert de bruyère et de fougères, comme un morceau de lande écossaise transporté dans un musée londonien. Une lumière violette enveloppe les silhouettes tandis que des cloches métalliques et des grondements de tonnerre accompagnent leur passage. Les mannequins avancent, certaines d’un pas hésitant, les cheveux défaits et le regard rendu étrange par des lentilles pâles. Des robes fendues dévoilent les corps, parfois marqués de rouge, comme après une agression. Les tissus pendent, les corsages s’ouvrent et les épaules se découvrent, donnant l’impression que les vêtements ont été malmenés. Rien ne ressemble ici au défilé traditionnel où les mannequins présentent tranquillement les tendances de la saison.
Cette violence apparente est pourtant le résultat d’un travail extrêmement précis. McQueen utilise un tartan rouge, noir et jaune associé à son nom, des corsages inspirés du XIXe siècle, du cuir et des dentelles fragiles. Une robe en cuir vert présente une large entaille à hauteur de poitrine, comme si le vêtement avait été ouvert avec brutalité. Ailleurs, la dentelle semble arrachée, laissant apparaître la peau sous des motifs floraux incomplets. Trino Verkade, collaboratrice du créateur, expliquera au Metropolitan Museum of Art que ces effets étaient réalisés en découpant minutieusement les fleurs de dentelle, parfois achetée dans le quartier londonien de Brick Lane. Rien n’est donc vraiment déchiré au hasard, même lorsque le résultat donne cette impression. Le vêtement devient une surface sur laquelle McQueen inscrit visuellement une blessure, avec toute la maîtrise technique que cela suppose. C’est déjà l’une des contradictions du défilé : la violence paraît spontanée, mais elle est entièrement construite pour être regardée.

L’Écosse, loin des cartes postales
McQueen ne choisit pas le nom Highland Rape uniquement pour provoquer. Il revendique une lecture politique de l’histoire écossaise, notamment des soulèvements jacobites du XVIIIe siècle et des Highland Clearances, ces expulsions et déplacements de populations qui ont profondément transformé les Highlands. Des familles ont été contraintes de quitter leurs terres, tandis que de vastes domaines étaient réorganisés selon des intérêts agricoles et économiques. La Scottish History Society rappelle que ces opérations ont pris des formes différentes selon les périodes, les propriétaires et les régions. Leur histoire ne se résume donc pas à une agression uniforme de propriétaires anglais contre des paysans écossais, même si McQueen choisit d’en donner cette lecture nationale. Son père est issu d’une famille originaire de l’île de Skye, et le créateur affirme avoir étudié cette histoire familiale et collective. À ses yeux, le tartan ne doit plus seulement évoquer les kilts, les cornemuses et les paysages brumeux vendus aux touristes. Il doit aussi rappeler les terres perdues, les communautés déplacées et la violence dissimulée derrière une image romantique de l’Écosse.
Mais le public londonien de mars 1995 ne reçoit pas cette démonstration comme une simple évocation historique. Le mot anglais « rape », qui signifie « viol », accompagne des femmes dont les vêtements semblent avoir été arrachés, parfois au niveau des seins. La lecture sexuelle de ces images paraît alors difficile à éviter, quelles que soient les intentions annoncées par le créateur. Sally Brampton, dans The Guardian, dénonce la misogynie de la présentation, tandis que Marion Hume et Tamsin Blanchard, dans The Independent, jugent le spectacle offensant envers les femmes et indigne du talent de McQueen. Ces réactions, rappelées notamment par Dazed, montrent que la controverse dépasse largement la question du mauvais goût. Un défilé de mode repose sur des corps vivants, filmés et photographiés, et pas seulement sur des vêtements que l’on peut interpréter comme des œuvres indépendantes. Faire d’une femme apparemment blessée le symbole d’un pays humilié revient aussi à utiliser son corps comme support d’un récit politique. Le scandale commence précisément là, dans la distance entre ce que McQueen affirme raconter et ce que ses images donnent à voir.

Alexander McQueen : le scandale et son héritage
McQueen refuse de reconnaître que son défilé puisse constituer une célébration de la violence contre les femmes. Dans un entretien publié par Time Out en septembre 1997, puis repris dans les archives du Metropolitan Museum of Art, il explique que Highland Rape visait les créateurs anglais qui utilisaient les vêtements écossais comme de simples ornements. Il réaffirme que le titre désignait, selon lui, la violence exercée par l’Angleterre contre l’Écosse, et non le viol de femmes. Son agacement face aux critiques est manifeste, puisqu’il leur reproche de ne pas avoir compris le sens de son travail. Cette défense éclaire son projet, mais elle ne règle pas la question de sa représentation. Les images ne deviennent pas automatiquement politiques parce que leur auteur leur attribue une signification historique. Une femme à la robe déchirée reste aussi une femme à la robe déchirée, particulièrement lorsque la mise en scène insiste sur sa vulnérabilité. Le vêtement peut raconter l’oppression d’un peuple tout en reproduisant, dans le même mouvement, une représentation troublante de la violence faite aux femmes.
La controverse n’empêche pas Highland Rape de devenir une référence majeure dans l’histoire d’Alexander McQueen. En 2011, le Metropolitan Museum of Art présente plusieurs pièces de la collection dans la rétrospective Savage Beauty, où le scandale côtoie désormais la virtuosité de la coupe et le travail des matières. La National Gallery of Victoria conserve également des vêtements de Highland Rape et diffuse des extraits filmés de cette présentation londonienne. Une autre lecture du défilé se développe alors, moins centrée sur la provocation que sur les rapports entre pouvoir, sexualité et représentation. En 2020, dans la revue Fashion Theory, la chercheuse Caroline Elenowitz-Hess estime que les intentions historiques et personnelles de McQueen ne suffisent pas à écarter une critique de la mise en beauté de la violence sexuelle. Son analyse souligne aussi le rapport de pouvoir entre le créateur, les mannequins et les images produites pour le public. La question ne consiste plus simplement à savoir si McQueen était misogyne, mais à comprendre comment une dénonciation peut emprunter les formes visuelles de ce qu’elle prétend combattre. Trente et un ans après, les photographies de Highland Rape montrent toujours ces corps sous une lumière violette, entourés de bruyère, dans des vêtements soigneusement abîmés : toute la difficulté tient à ce que la scène est aussi difficile à oublier qu’à regarder.

Sources :
- National Gallery of Victoria – Alexander McQueen: Technique and innovation – Date non indiquée. NGV
- Metropolitan Museum of Art – McQueen and Tartan – 30 juin 2011. The Metropolitan Museum of Art
- Metropolitan Museum of Art – Dress, Highland Rape, autumn/winter 1995–96 – Date non indiquée. blog.metmuseum.org
- Dazed – Will fashion ever be ‘taboo’ again? – 19 août 2022. Dazed
- Scottish History Society – The Highland Clearances – Date non indiquée. Scottish History Society
- Fashion Theory – Reckoning with Highland Rape: Sexuality, Violence, and Power on the Runway – 27 novembre 2020 (publication en ligne).




















