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Siouxsie and the Banshees : cinquante ans de son et de style

Siouxsie and the Banshees réunis dans un salon victorien sombre en noir et blanc

Siouxsie and the Banshees fête en septembre 2026 les cinquante ans de son premier concert au 100 Club de Londres. Au même moment, la réédition de Downside Up, annoncée le 9 septembre et attendue le 20 novembre, remet en circulation les faces B enregistrées par le groupe entre 1978 et 1995. L’occasion de revenir sur une formation qui a quitté le punk presque aussitôt après l’avoir rejoint, puis construit une musique froide, physique et de plus en plus sophistiquée.

Siouxsie and the Banshees, une naissance sans mode d’emploi

Le 20 septembre 1976, quatre musiciens montent sur la scène étroite du 100 Club, à Londres. Siouxsie Sioux chante, Steven Severin tient la basse, Marco Pirroni joue de la guitare et Sid Vicious s’installe derrière la batterie. Le groupe n’a ni répertoire solide ni avenir décidé. Il étire The Lord’s Prayer dans une performance largement improvisée, au milieu d’un festival où figurent aussi les Sex Pistols et The Clash. Ce premier concert ressemble davantage à une collision qu’à une naissance officielle. Pourtant, Siouxsie and the Banshees trouve déjà son principe : utiliser les moyens disponibles, puis déplacer les règles avant qu’elles ne durcissent. Le punk offre l’accès à la scène, pas une méthode à respecter. Cinquante ans plus tard, ce geste conserve une sécheresse que les commémorations risquent toujours de recouvrir de cuir neuf.

La véritable formation se précise ensuite autour de Siouxsie Sioux et Steven Severin, avec John McKay à la guitare et Kenny Morris à la batterie. Sur Hong Kong Garden, publié en 1978, le xylophone frappe quelques notes claires avant qu’une guitare aiguë ne découpe le morceau. Le single atteint la septième place du classement britannique. Ce succès n’adoucit pourtant pas The Scream, premier album paru la même année. La batterie de Kenny Morris pèse sur les toms, la basse avance sans chaleur et la guitare de John McKay produit davantage d’espace que de puissance. Siouxsie ne chante pas pour rassurer la salle : elle prononce, attaque et tient chaque syllabe à distance. Jigsaw Feeling, Metal Postcard ou Switch donnent au malaise une architecture nette. Le groupe vient du punk, mais il regarde déjà ailleurs, ce qui reste souvent la meilleure manière de ne pas finir empaillé avec lui.

L’apparence de Siouxsie participe à cette rupture, sans servir de simple emballage. Les yeux sont prolongés par des traits noirs géométriques, les sourcils deviennent des angles et les cheveux gagnent en hauteur. Le visage peut évoquer le cinéma muet, le cabaret ou une antiquité recomposée, jamais une féminité docile conçue pour accompagner les garçons du groupe. Sur scène, les bras tracent des lignes sèches tandis que le regard fixe le public au lieu de le séduire gentiment. Cette image sera copiée dans les clubs, les chambres et, plus tard, sur des podiums parfaitement éclairés. Elle a fini par devenir un raccourci visuel du gothique, au risque d’effacer la mobilité du personnage. Siouxsie change pourtant de coupe, de matière, de couleur et de silhouette comme le groupe change d’instrumentation. Le maquillage n’illustre pas la musique : il applique au visage le même travail de contraste, de tension et de découpe.

Des départs, puis une musique plus ample

La première rupture arrive en pleine tournée, en septembre 1979, lorsque John McKay et Kenny Morris quittent le groupe après la sortie de Join Hands. Robert Smith, alors à la tête de The Cure, aide les Banshees à terminer les dates à la guitare. L’épisode pourrait réduire la formation à deux membres obstinés entourés de remplaçants. Il produit l’effet inverse. Budgie arrive à la batterie et John McGeoch, passé par Magazine, prend la guitare pour Kaleidoscope en 1980. Les rythmes deviennent plus mobiles, les silences plus utiles et les mélodies moins hostiles à la pop. Happy House avance avec un sourire assez raide pour inquiéter, tandis que Christine flotte sur une guitare claire et circulaire. Les Banshees ne se normalisent pas : ils apprennent à rendre l’étrangeté mémorable.

Avec Juju en 1981, cette formation atteint un équilibre particulièrement précis. Dans Spellbound, la guitare de John McGeoch tourne à grande vitesse sans se transformer en démonstration. Budgie fait galoper les tambours, Steven Severin maintient la ligne basse et Siouxsie passe au-dessus de l’ensemble avec une autorité presque calme. Monitor installe un riff distordu sur une pulsation qui regarde déjà vers la piste de danse. Night Shift procède autrement : l’espace se vide, la menace approche, puis le groupe resserre brutalement l’étau. Le disque a largement contribué à fixer le vocabulaire du rock gothique, même si cette étiquette devient trop petite dès qu’on écoute les détails. La lumière n’y est pas absente ; elle arrive simplement par éclats, comme sous une porte mal fermée. Voilà pourquoi Juju constitue une bonne entrée, mais une mauvaise définition définitive.

L’année suivante, A Kiss in the Dreamhouse ouvre les fenêtres et dérègle encore le décor. Le groupe utilise des cordes, des cloches, des flûtes, des boucles et plusieurs couches de voix. Slowdive transforme violon, percussion et basse en danse oblique, loin de la raideur des débuts. Melt! avance dans une sensualité lourde, tandis que Obsession laisse entendre le souffle des instruments et beaucoup d’air autour de Siouxsie. La sophistication ne consiste pas ici à polir les angles, mais à multiplier les textures. Les séances se déroulent pourtant dans un climat personnel difficile, marqué par l’épuisement et les excès, selon les témoignages réunis par la presse musicale. John McGeoch quitte ensuite le groupe après une période de grave fragilité, privant les Banshees de leur guitariste le plus inventif.

Robert Smith revient ensuite comme membre à part entière pour Hyæna, paru en 1984, avant de se consacrer de nouveau à The Cure. Tinderbox resserre le son en 1986 et porte Cities in Dust, morceau tendu dont le refrain atteint une ampleur presque classique. Avec Peepshow en 1988, Peek-a-Boo transforme une bande passée à l’envers en pop de cabaret, hachée et légèrement inquiétante. Kiss Them for Me, produit par Stephen Hague pour Superstition en 1991, apporte au groupe son plus grand succès américain sans effacer la distance de Siouxsie. Le dernier album, The Rapture, paraît en 1995 avec une participation de John Cale à la production. Le groupe se sépare en 1996, usé par ses conflits et par une industrie devenue moins patiente.

Le son, le maquillage et ce qui reste

L’influence de Siouxsie and the Banshees se mesure d’abord à une façon de jouer. John McGeoch traite la guitare comme une source de motifs, de frottements et de couleurs, non comme un véhicule pour le solo obligatoire. Johnny Marr, John Frusciante, The Edge et Ed O’Brien ont salué son travail. Robert Smith a, de son côté, traversé le groupe comme musicien avant de pousser plus loin ses propres recherches avec The Cure. Le nom de Slowdive vient d’une chanson des Banshees, et LCD Soundsystem a repris ce même morceau. The Weeknd a utilisé Happy House dans House of Balloons, faisant entrer cette boucle anxieuse dans un autre paysage nocturne. Ces filiations ne forment pas une famille bien rangée : elles relient le post-punk, le shoegaze, le rock indépendant, la dance et le R&B contemporain. Le groupe reste influent précisément parce qu’il n’a jamais fourni un modèle facile à reproduire en entier.

L’image de Siouxsie a suivi une route encore plus visible. Le khôl étiré, la bouche sombre, les cheveux hérissés et les vêtements mêlant fétichisme, références historiques et bricolage punk sont devenus une grammaire. On en retrouve des fragments dans la mode, les éditoriaux beauté, les clips et les personnages gothiques produits pour l’écran. La copie retient souvent le noir et oublie l’intelligence du contraste. Siouxsie pouvait porter une ligne dure, puis introduire une couleur vive, un motif, une transparence ou un volume théâtral. Son autorité scénique comptait autant que les produits appliqués autour des yeux. Elle a montré qu’une chanteuse pouvait contrôler le regard posé sur elle sans choisir entre puissance, étrangeté et sophistication. Le résultat dépasse largement le déguisement gothique acheté à la dernière minute, ce qui est déjà une petite victoire culturelle.

Pour découvrir Siouxsie and the Banshees, The Scream montre d’abord comment le groupe a transformé l’énergie punk en espace sonore. Juju offre ensuite la forme la plus dense de son équilibre entre rythme, guitare et imaginaire sombre. A Kiss in the Dreamhouse révèle le goût des textures, du studio et d’une sensualité moins sévère. Peepshow prouve enfin que l’invention ne s’est pas arrêtée avec le départ de John McGeoch. Entre ces albums, Hong Kong Garden, Spellbound, Cities in Dust, Peek-a-Boo et Kiss Them for Me dessinent un parcours sans exiger onze disques d’un seul coup. La nouvelle édition de Downside Up ajoute une autre porte : celle des faces B, où le groupe travaillait avec moins de pression et davantage de liberté. Cette réédition, remastérisée à partir des bandes originales, rappelle que les marges de la discographie contiennent parfois ses idées les moins disciplinées.


Sources :