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Nicolas Ghesquière, de Balenciaga à Louis Vuitton sans quitter le futur

Nicolas Ghesquière dans une rue parisienne, photographié en noir et blanc

En mai 2026, Nicolas Ghesquière a présenté la collection Louis Vuitton Croisière 2027 à la Frick Collection, à New York. Directeur artistique des collections femme de Louis Vuitton depuis 2013, le créateur français poursuit un travail commencé chez Balenciaga : construire le vêtement, déplacer les proportions et faire circuler les époques. Chez lui, le futur porte souvent une armure, mais il connaît très bien l’histoire.

Nicolas Ghesquière, l’architecte de la silhouette

Nicolas Ghesquière naît en 1971 à Comines et grandit à Loudun, dans la Vienne. Très tôt, il remplit ses cahiers de dessins de vêtements. À 14 ans, il effectue un stage chez agnès b., expérience aujourd’hui difficilement compatible avec le droit du travail, comme il l’a lui-même relevé avec amusement. Un autre passage chez Corinne Cobson confirme le projet. À 18 ans, il entre chez Jean Paul Gaultier. Il y apprend les bases techniques, la construction et cette façon de regarder la culture populaire sans la tenir à distance. Gaultier restera une référence et un interlocuteur avec lequel il continue de déjeuner. Après une brève expérience chez Callaghan, Ghesquière rejoint Balenciaga au milieu des années 1990.

Il travaille d’abord sur des lignes sous licence destinées notamment au marché japonais. La mission manque un peu de panache, entre vêtements de golf et tenues de cérémonie, mais elle lui permet d’entrer dans la maison par une porte latérale. En 1997, à 26 ans, il prend la direction artistique de Balenciaga. La maison possède un nom considérable, des archives redoutables et une visibilité devenue faible. Les premiers défilés se tiennent avec peu de moyens, devant une centaine de personnes. Cette économie impose une sélection serrée des formes et des idées. Ghesquière reprend les volumes de Cristóbal Balenciaga sans organiser une procession funéraire autour de l’héritage. Il conserve la rigueur, puis ajoute des matières industrielles, des références sportives et une certaine idée du danger.

Balenciaga, laboratoire de Nicolas Ghesquière

Chez Nicolas Ghesquière, la silhouette commence rarement par une jolie robe posée sur un corps docile. Elle se construit depuis les épaules, descend le long du torse et modifie la démarche. Les vestes sont courtes ou étirées, les tailles remontées, les jambes enfermées dans des pantalons précis. Le vêtement peut évoquer une combinaison de plongée, un uniforme spatial ou une pièce d’armure. Les matières suivent ce mouvement : cuir, néoprène, textiles techniques, surfaces brillantes et broderies métalliques. Le passé intervient, mais sans garantie de tranquillité. Une coupe issue des archives peut rencontrer un film de science-fiction ou une chaussure démesurée. L’histoire du costume cesse alors d’être une leçon et devient un matériau.

Les collections Balenciaga permettent de suivre cette méthode presque saison après saison. À l’automne 2001, Ghesquière travaille autour du blouson de moto et installe le sac Lariat, devenu l’une des pièces durables de la maison. Au printemps 2003, il emprunte ses lignes aux combinaisons de plongée. L’automne 2006 pousse les volumes historiques et les chaussures à plateforme jusqu’à la limite de l’équilibre. Pour le printemps 2007, les références à Tron, à Terminator et aux articulations mécaniques produisent des leggings métalliques, des vestes allongées et des robes assemblées comme des carrosseries. Le résultat tient autant du laboratoire que du vestiaire. Pourtant, plusieurs de ces propositions finissent par gagner la rue, souvent sous des formes simplifiées.

Cette période ne repose pas seulement sur quelques images spectaculaires. Ghesquière passe du romantisme floral aux parkas d’explorateur, puis des uniformes d’étudiant aux pantalons de sport. Il travaille par déplacements plutôt que par changements complets de personnage. Sa collaboration avec la styliste Marie-Amélie Sauvé, commencée dans les années 1990, assure une continuité visuelle. Les défilés restent courts, montés autour d’une idée compacte. En 2012, après quinze ans et une trentaine de collections, le créateur quitte Balenciaga. Dans un long entretien accordé à System, il décrit une relation devenue épuisante et la nécessité de couper le lien. Il ne renie pourtant ni l’atelier ni le travail accompli. Quelques mois plus tard, une maison autrement plus vaste lui propose de recommencer.

Sac Lariat Balenciaga en cuir noir suspendu à une patère sur un mur en carrelage blanc
Le sac Lariat de Balenciaga, en cuir noir et métal vieilli, suspendu sur un mur en carrelage blanc. — @GOOD timing

Louis Vuitton, le voyage entre les époques

Nicolas Ghesquière est nommé directeur artistique des collections femme de Louis Vuitton en novembre 2013, après le départ de Marc Jacobs. Son premier défilé est présenté dans la Cour Carrée du Louvre en mars 2014. La maison possède alors une histoire du voyage, de la malle et de la maroquinerie, mais son prêt-à-porter ne remonte qu’à 1997. Ghesquière doit donc inventer des codes plutôt que surveiller un musée déjà rempli. Il installe des épaules nettes, des torses allongés, des jupes courtes et des bottines qui prolongent la jambe. Le V de Vuitton devient une ligne de construction autant qu’un signe. Les sacs sont intégrés à la silhouette, contrainte assez logique dans une maison qui ne vit pas précisément de la vente de manteaux expérimentaux. Son vocabulaire demeure reconnaissable, mais il doit désormais fonctionner à une autre échelle.

Cette échelle apparaît dans les lieux choisis pour les défilés. Le Louvre devient un terrain régulier, de la Cour Marly aux galeries alors fermées au public. Les collections Croisière voyagent à Palm Springs, Rio de Janeiro, Kyoto, Avignon ou New York. Chaque décor introduit une friction entre architecture, histoire et vêtements. Au Palais des Papes, en 2025, les armures, les chaînes et les manches amples dialoguent avec la masse minérale du bâtiment. À la Frick Collection, en mai 2026, Ghesquière oppose le New York feutré de l’Upper East Side à l’énergie graphique de Keith Haring et de la culture downtown. Une valise ancienne, dessinée par l’artiste en 1984, ouvre le défilé. L’objet résume assez bien la méthode : partir d’une archive, la déplacer, puis éviter de trop l’épousseter.

Cette permanence distingue aussi Ghesquière dans un secteur devenu friand de nominations suivies de départs rapides. Louis Vuitton a renouvelé son contrat pour cinq ans en 2023. En 2024, il a célébré une décennie dans la maison avec un défilé présenté au Louvre, exactement dix ans après ses débuts. Dans son studio, le personnage reste plus discret que ses décors : sweat sombre, pantalon ample, chaussures de sport et attention constante portée aux essayages. Il travaille avec un cercle ancien, dont Marie-Amélie Sauvé, tout en intégrant de nouveaux mannequins, artistes et actrices à son univers. Ses entretiens montrent un créateur précis, mais peu tenté par la posture du génie isolé. Il parle volontiers du studio comme d’une conversation collective nourrie par des films, des livres, des souvenirs et des images. Sous la machine Louis Vuitton, son travail reste donc une affaire de coupe, d’essayage et de décisions parfois minuscules.

Nicolas Ghesquière continue ainsi de déplacer les frontières entre vêtement historique, équipement sportif et costume de science-fiction. Il ne dessine pas le futur comme un monde propre, argenté et entièrement débarrassé du passé. Ses silhouettes transportent au contraire des restes de corsets, de redingotes, d’uniformes, de blousons de moto et de combinaisons techniques. Cette accumulation pourrait tourner au vestiaire de cinéma. Elle tient parce que la construction impose une direction claire au regard et au corps. À New York en 2026, comme chez Balenciaga près de trente ans plus tôt, Ghesquière travaille encore sur les rencontres qui semblent d’abord peu recommandables. Une toile classique, un dessin de métro, une malle centenaire et un sac en forme de boîte à emporter peuvent partager le même podium. Le bon goût demande parfois un peu de discipline ; chez lui, il accepte surtout d’être légèrement contrarié.

Final du défilé Louis Vuitton Croisière 2023 de Nicolas Ghesquière au Salk Institute en Californie
Les mannequins du défilé Louis Vuitton Croisière 2023, présenté par Nicolas Ghesquière au Salk Institute de La Jolla, le 12 mai 2022.

Sources :

  • AnOther MagazineNicolas Ghesquière in Conversation with Susannah Frankel – 2025
  • VogueNicolas Ghesquière Goes to Louis Vuitton – 2013
  • System MagazineIn the Words of… Nicolas Ghesquière – 2013
  • British VogueInside Nicolas Ghesquière’s Triumphant First Decade at Louis Vuitton – 2024
  • VogueNicolas Ghesquière on His Women Collaborators, the Advice Jean Paul Gaultier Gave Him, and the Enduring Attraction of NYC – 2026
  • Louis VuittonCruise 2027 Show – 2026