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Travis Scott : cocktail pour boire Rodeo sans en sortir indemne

Rodeo, premier album studio de Travis Scott, sorti le 4 septembre 2015, reste un disque de trap hallucinée, de fête lourde et de chute permanente. L’album devient un cocktail au mezcal, cola épicé, citron vert et bitter chocolat. Un long drink sombre, fumé, acide, presque trop confortable. Comme le disque : il attire, puis il serre.

Dans Rodeo, Travis Scott transforme la trap en manège instable

Rodeo arrive comme une fête déjà trop avancée. Les lumières ne clignotent plus pour séduire, mais pour prévenir. Travis Scott ne rappe pas seulement sur des beats trap ; il les étire, les noie, les fait respirer dans une fumée épaisse. L’album sort en 2015, après Days Before Rodeo, et installe son premier grand format officiel, avec un casting qui dit déjà beaucoup : Future, 2 Chainz, Juicy J, The Weeknd, Young Thug, Kanye West, Justin Bieber, Chief Keef, Toro y Moi ou encore Schoolboy Q. Ce n’est pas exactement un dîner intime. C’est plutôt une salle VIP qui a avalé un parking, une autoroute et quelques mauvaises décisions. Le disque paraît chez Grand Hustle et Epic, et se place direct à la troisième place du Billboard 200 avec 85 000 ventes. L’entrée est propre. Le sol, lui, glisse déjà.

Ce qui frappe encore dans Rodeo, c’est moins la nouveauté pure que la manière de tout rendre brumeux. Les morceaux ne se contentent pas d’avancer ; ils changent de pièce sans prévenir. Oh My Dis Side se plie en deux. 90210 s’ouvre comme un décor de nuit, puis s’évanouit . 3500 prend son temps, presque huit minutes, avec Future et 2 Chainz dans le coffre. Antidote, lui, devient le point de contact avec le grand public, single plus direct, plus mémorisable, mais pas vraiment rassurant. Le refrain accroche, la basse insiste, la fête continue. On comprend le succès. On comprend aussi la migraine du lendemain.

Un Rodeo cocktail au mezcal, cola noir et bitter chocolat

Le cocktail s’appelle Freefall in Houston. Pas pour faire couleur locale au marqueur fluo. Plutôt parce que Rodeo tient dans cette sensation : tomber longtemps, avec assez de basse pour croire que la chute est une danse. Dans un grand verre rempli de glace, on verse 50 ml de mezcal, 20 ml de jus de citron vert, 10 ml de sirop d’agave, deux traits de bitter chocolat, puis 90 ml de cola épicé bien froid. Le mezcal apporte la fumée sèche. Le cola donne le sucre noir, presque adolescent, mais avec une lourdeur de fin de nuit. Le citron vert coupe, brièvement. Le bitter chocolat reste au fond de la gorge, comme une note grave qu’on croyait passée.

Le geste compte autant que la recette. Le verre doit être haut, chargé, presque trop plein. On remue doucement, sans chercher la pureté. Un zeste de citron vert peut être pressé au-dessus du verre, puis légèrement chauffé avant de tomber sur la glace. Pour la fumée, inutile de transformer la cuisine en clip à budget moyen : une cloche fumée au bois, si elle existe, suffit ; sinon le mezcal fait déjà son travail. La boisson doit sentir le sucre brûlé, l’agrume, la cave de club et le chocolat amer. Elle ne doit pas être élégante au sens poli. Elle doit être belle comme une voiture noire sous un lampadaire sale. Oui, c’est précis. Non, ce n’est pas très sage.

Boire Rodeo au moment où la fête devient suspecte

Rodeo se boit plutôt à partir de Pornography, quand T.I. installe sa narration et que l’album annonce son goût pour le théâtre sombre. Le verre tient ensuite jusqu’à 90210, où le citron vert commence à faire son travail : il réveille ce que le cola avait endormi. Sur Nightcrawler, le cocktail devient presque trop logique. Juicy J, Swae Lee et Chief Keef renforcent cette impression de fête immense, épaisse, un peu absurde. Tout le monde est là. Personne n’a vraiment l’air de vouloir rentrer. La boisson descend bien, ce qui est précisément le problème. C’est le piège classique : le sucre rend la chute aimable.

La réception critique de Rodeo a souvent pointé cette tension. Certains y ont vu un disque spectaculaire, très produit, parfois plus fort par son architecture que par son centre. Pitchfork notait déjà la capacité de Travis Scott à assembler des sons, des invités et des textures, tout en soulignant ses limites comme rappeur principal. C’est une critique dure, mais pas complètement injuste. Rodeo fonctionne souvent comme un parc d’attractions nocturne : les rails sont visibles, mais la vitesse fait son effet. Le cocktail suit cette logique. Il ne cherche pas l’équilibre parfait. Il assume le déséquilibre, le sucre, la fumée, l’amertume, puis cette dernière gorgée un peu trop douce. On repose le verre. La fête continue, ailleurs…


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