La marque 3.PARADIS, fondée en 2013 par Emeric Tchatchoua, continue d’occuper une place à part dans la mode parisienne. En ce début d’année 2026, son défilé automne-hiver 2026-2027, présenté le 21 janvier à Paris, a remis au centre ses thèmes les plus tenaces : la mémoire, l’absence, le deuil, mais aussi cette vieille idée d’élévation que la maison travaille depuis des années sans jamais la rendre tout à fait confortable. La marque poursuit en parallèle ses projets spéciaux, dont une capsule autour du Petit Prince dévoilée en 2025 puis encore mise en avant en avril 2026. 3.PARADIS avance donc sur deux jambes. Le podium d’un côté, le récit symbolique de l’autre. Et parfois, chez elle, on ne sait plus très bien lequel porte l’autre.
Une marque née d’un auteur, pas d’un segment
3.PARADIS est une marque parisienne fondée par Emeric Tchatchoua en 2013. Le fait est simple, mais il compte, parce qu’il permet d’éviter le décor inutile. On n’est pas ici devant une griffe bâtie sur un simple code produit ou sur un uniforme de milieu. La maison se présente comme un espace narratif, presque un langage personnel. Sur son site, elle parle d’une vision intime et symbolique. La Fédération de la haute couture et de la mode insiste, elle, sur une approche singulière et sur une présence installée dans le calendrier parisien. Le ton de ces présentations reste institutionnel, bien sûr. Mais derrière le vernis attendu, un point demeure : 3.PARADIS s’est construite comme une signature d’auteur avant de devenir un nom qui circule.
Ce qui frappe, c’est moins l’origine de la marque que sa manière d’habiter le vêtement. Tchatchoua ne traite pas la mode comme une suite de vêtements à écouler saison après saison. Dans un texte publié par Vogue à l’occasion du printemps-été 2026, il explique utiliser la mode comme une forme de thérapie et comme une manière de raconter des histoires. La formule pourrait tourner à la confession prête-à-porter. Chez lui, elle tient mieux que chez d’autres, parce qu’elle se vérifie dans les mises en scène, les titres de collection, les motifs récurrents, les oiseaux, les voiles, les images de passage ou de disparition. Le vêtement n’est jamais seulement là pour habiller. Il sert aussi à faire apparaître ce qui manque. C’est une ambition risquée. Elle peut produire de très beaux moments, ou basculer vers l’emphase ; 3.PARADIS vit précisément dans cette zone instable.
Le défilé comme dispositif de mémoire
Le 21 janvier 2026, 3.PARADIS a présenté à Paris sa collection automne-hiver 2026-2027. Le titre, “Rest in Paradis”, donne déjà la température. FashionNetwork parle d’une exploration de la mémoire et de l’absence. Numéro décrit un hommage aux proches disparus. Vogue, de son côté, raconte une présentation en extérieur dans le 15e arrondissement, avec une bande-son très chargée, presque comme un sas émotionnel avant les vêtements. Chez 3.PARADIS, le défilé ne se contente jamais d’aligner des looks. Il installe un climat, parfois au risque d’en faire un peu trop. Mais cette insistance sur le lieu, le son, la lumière et le sentiment forme la logique même de la marque. On entre dans ses collections comme on entre dans une scène déjà commencée.
Cette méthode n’est pas nouvelle. Vogue rappelait déjà en juin 2025 que le créateur aime construire un monde autour de chaque saison, au point de faire du décor une partie intégrante du propos. Pour le printemps-été 2026, la chaleur, le sable et le dispositif du show faisaient déjà corps avec la collection. Pour l’automne-hiver 2026-2027, la tonalité devient plus grave. Les comptes rendus convergent sur ce point, même si les angles diffèrent. FashionNetwork insiste sur le tailoring et l’émotion. WWD relève un hommage aux êtres perdus. Numéro souligne la présence des colombes et d’une collaboration avec UGG. Le plus intéressant n’est pas la liste des pièces. C’est cette obstination à faire du podium un théâtre de survivance.
Une grammaire visuelle entre paix, deuil et élévation
Chez 3.PARADIS, certains signes reviennent avec une régularité presque liturgique. Les colombes d’abord. Elles sont devenues un motif identifiable de la maison, au point d’être mentionnées jusque dans les articles sur ses collaborations. Puis les vêtements eux-mêmes, souvent pris entre tailoring, sportswear et gestes plus fluides. La marque parle volontiers d’espoir, de liberté, d’universalité. Ce vocabulaire peut agacer, parce qu’il frôle parfois la déclaration de principe. Mais il ne sort pas de nulle part. Il s’incarne dans une iconographie constante, dans les titres de collections, et dans des silhouettes qui cherchent moins la démonstration virile que la traversée d’un état intérieur. Ce n’est pas toujours subtil. Mais ce n’est pas vide non plus.
La collection printemps-été 2024, présentée pour les dix ans du label dans le quartier parisien où le créateur a grandi, donne un bon point de repère. Vogue France et le site de la marque y voient un retour aux racines, un hommage à une communauté et à une trajectoire. Là encore, il faut se méfier du récit bien rangé. Le mot “racines” sert souvent à emballer tout et son contraire. Chez 3.PARADIS, il prend un sens plus concret parce qu’il passe par un lieu précis, par une mémoire située, par une volonté de relier enfance, quartier et défilé. Le label ne cesse de rejouer cette tension. Le très personnel y cherche le collectif. L’intime y veut la parabole. Et c’est souvent à cet endroit que la marque devient la plus convaincante, ou la plus fragile, selon les saisons.
Une reconnaissance institutionnelle, sans lissage complet
La mode aime vite transformer un auteur en dossier propre. 3.PARADIS n’échappe pas à la règle. En juin 2024, Emeric Tchatchoua a reçu le Special Prize de l’ANDAM Fashion Awards. En janvier 2026, il a été nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Ces reconnaissances comptent. Elles installent la marque dans un paysage plus large que celui du simple culte de niche. Elles disent aussi quelque chose d’assez ironique : une maison qui travaille le rêve, le manque et les symboles finit adoubée par les institutions. La marge, en France, adore être tamponnée.
Reste que 3.PARADIS n’a pas totalement été lissée par cette consécration. La capsule autour du Petit Prince, montrée lors du printemps-été 2026 et encore relayée en avril 2026, le prouve assez bien. On y retrouve le goût de la maison pour les figures flottantes, l’enfance, la transmission, le signe immédiatement lisible. On peut y voir un prolongement cohérent de son univers. On peut aussi y voir une tentation de l’emblème un peu appuyé. Les deux lectures tiennent ensemble. C’est sans doute pour cela que la marque garde de l’intérêt. Elle n’avance ni dans le pur concept, ni dans le pur produit. Elle tient dans un entre-deux plus instable, plus exposé aussi : celui d’une mode qui veut consoler sans devenir mièvre, et s’élever sans quitter tout à fait le sol.
3.PARADIS : Site officiel
Sources :
- FHCM – 3.PARADIS, Emeric Tchatchoua – 2025
- 3.PARADIS – About – Titre non disponible
- Vogue Runway – 3.Paradis Spring 2026 Menswear Collection – 2025
- Vogue Runway – 3.Paradis Fall 2026 Menswear Collection – 2026
- FashionNetwork – 3. Paradis explore la mémoire et l’absence à la Paris Fashion Week 2026 – 2026
- Numéro – At the 3. Paradis show, Emeric Tchatchoua turns grief into tribute – 2026
- ANDAM – 2024 – 2024
- Vogue France – Emeric Tchatchoua, de la marque 3.Paradis, honoré Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres – 2026
- WWD – 3.Paradis Designer Emeric Tchatchoua Honored – 2026
- Le Petit Prince – 3.PARADIS presents its SS26 capsule in collaboration with Le Petit Prince – 2026






