Accueil / Lifestyle / Dans l’atelier de John Galliano

Dans l’atelier de John Galliano

John Galliano, Maison Margiela, Dior, couture, atelier, collaborateurs, journalistes, photographes : derrière l’image du créateur théâtral, il y a une méthode. Elle passe par les livres, les musiques, les tissus, les essais, les corps, les nuits longues. Ses affaires judiciaires ne sont pas le sujet ici. Le sujet est ailleurs : comment John Galliano travaille, comment il regarde, comment il dirige, comment il transforme une idée en personnage. Depuis son départ de Maison Margiela annoncé en décembre 2024, puis l’arrivée de Glenn Martens en janvier 2025, son passage dans la maison se relit autrement. Non comme un simple retour. Plutôt comme une décennie de laboratoire. Avec beaucoup de chandelles, de silence, de ciseaux, et quelques nerfs.

John Galliano au travail, la couture comme état d’alerte

Chez John Galliano, le travail commence rarement par une robe seule. Il commence par une atmosphère, un visage, un mot, un bruit. Dans le portrait que Michael Specter lui consacre pour The New Yorker en 2003, la scène est déjà là : Dior, la veille d’un défilé, les équipes au sol, les accessoires rangés dans de grands sacs plastique, les chaussures, les gants, les sous-vêtements, les bijoux. Bill Gaytten, qui dirige alors la coupe de ses vêtements depuis des années, et Steven Robinson, décrit comme un alter ego, travaillent dans cette mécanique précise. Galliano observe, se lève, prend des ciseaux, demande à ce qu’un vêtement soit plus serré, plus coupé, plus brutal. Il regarde souvent les silhouettes dans le miroir, plutôt que directement. Ce n’est pas un détail romantique. C’est une méthode de distance. Le vêtement doit devenir image avant d’être validé.

Cette méthode ne tient pas seulement à l’inspiration. Elle tient à l’organisation. Galliano explique au New Yorker que les collections naissent de conversations avec Gaytten et Robinson, puis de livres de recherche qui deviennent une sorte de bible de travail. Le mot est parlant. Une bible, dans un atelier, c’est moins une prière qu’un ordre de marche. Chaque collection doit apporter une manière de couper, ou une manière de voir. Sinon, à quoi bon faire défiler encore des robes devant des gens fatigués, assis dans le noir, avec leur téléphone prêt à dégainer. Le romanesque Galliano repose donc sur une base sèche. Des images, des fiches, des essais, des décisions. Le chaos est construit. C’est même sa spécialité.

Collaborateurs, maquillage, photographes : une exigence qui déborde

Pat McGrath a donné une des descriptions les plus claires de ce que Galliano attendait de la beauté. Dans British Vogue, en 2013, elle raconte un test maquillage avec une fille chargée de faux cils, d’ombre à paupières et de lèvres brillantes. Galliano aurait répondu : “Nous ne faisons pas une histoire de plage.” La formule dit beaucoup. Chez lui, le naturel est rarement une solution. Il veut plus, il pousse l’image, il refuse le minimum poli. McGrath, qui a travaillé avec lui sur le prêt-à-porter et la couture Dior, parle d’une époque où le maquillage de podium a changé de niveau. Pas parce que tout devait être joli. Parce que tout devait avoir une raison scénique. Même (et surtout ?) quand cette raison ressemblait à une surcharge.

Ce rapport aux collaborateurs n’est donc pas celui d’un créateur isolé qui descend une idée depuis une tour. Les témoignages disponibles montrent plutôt un chef d’orchestre très directif, mais dépendant de ses complices. Chez Dior, Gaytten, Robinson, Raffaele Ilardo, Pat McGrath et les équipes d’atelier transforment ses images en choses portables, ou presque. Chez Margiela, Hamish Bowles décrit dans Vogue un Galliano plus manuel, plus proche des toiles, plus heureux de pouvoir attaquer un vêtement aux ciseaux. Galliano y dit avoir retrouvé le plaisir du geste. Il dit aussi avoir appris à s’éloigner quand le chaos est entre de bonnes mains. C’est une phrase utile. Elle montre une évolution : contrôler, oui, mais laisser faire ceux qui savent. La blouse blanche de Margiela n’a pas effacé le metteur en scène. Elle l’a forcé à écouter un peu plus le plateau.

Journalistes, récit, silence : Galliano choisit ce qu’il donne

Avec les journalistes, Galliano a souvent joué une partition double. Il donne beaucoup d’images, mais pas toujours beaucoup d’explications. Dans l’entretien publié par Dust Magazine après le défilé Maison Margiela Artisanal 2024 sous le Pont Alexandre III, Anders Christian Madsen décrit un créateur entouré de livres sur Brassaï, un pliage de silhouettes en main, revenant sur les personnages de la collection. Galliano parle de marches dans Paris, des quais de Seine, des reflets dans les flaques, de la nuit, des silhouettes croisées. Il raconte moins une collection qu’un film mental. L’atelier devient alors un studio de cinéma sans caméra principale. Les mannequins ne portent pas seulement des vêtements. Ils portent une biographie inventée. Chez Galliano, même une manche semble avoir un passé compliqué.

Ce contrôle du récit passe aussi par le silence. Après le défilé Artisanal 2024, Dust Magazine note que Galliano ne salue pas et n’explique pas la collection backstage, conformément à la tradition Margiela. Ce retrait nourrit le mystère. Il laisse journalistes et spectateurs disséquer les images pendant des mois. C’est très ancien comme stratégie, et très efficace à l’époque de TikTok. Ne rien dire, parfois, produit plus de commentaires que dix interviews. Galliano l’a compris depuis longtemps. Il sait que les journalistes adorent combler les blancs. Il lui suffit de placer une robe sous une lumière sale, un visage sous du maquillage de porcelaine, une démarche sous tension. Le reste travaille tout seul.

Le patron du détail, ou la tyrannie des petits signes

Le portrait du New Yorker donne une image assez claire de Galliano en patron du détail. Il ne surveille pas seulement les robes. Il contrôle les campagnes publicitaires, les licences, les sacs, les chaussures, les parfums, les lunettes, les cintres de sa boutique, et même le nombre de couches de peinture sur des poutres industrielles. Une scène le montre inspectant les robes dans son magasin, puis vérifiant qu’une bougie brûle correctement dans les toilettes et la cabine d’essayage. C’est drôle, évidemment. C’est aussi révélateur. Pour lui, l’univers ne s’arrête pas au podium. Il descend jusqu’à l’odeur d’une pièce. On peut appeler cela du contrôle. On peut aussi appeler cela une incapacité à laisser une image inachevée.

Ce trait éclaire ses rapports professionnels. Travailler avec Galliano, d’après les récits disponibles, semble demander une tolérance élevée à l’intensité. Les équipes doivent suivre la musique, l’histoire, la matière, le corps, le fantasme, puis refaire quand le vêtement ne porte pas encore assez de douleur, de sueur ou de tension. Steven Robinson résume dans The New Yorker l’absurdité magnifique de cette dépense : tant de travail pour vingt minutes. La phrase sonne comme une plainte et comme une déclaration d’amour au métier. C’est la couture, après tout. Beaucoup de mains pour un moment qui passe vite. Beaucoup de nuits pour une image qui s’évapore. Beaucoup d’argent aussi, ne soyons pas naïfs.

Margiela, la discipline après le spectacle

Chez Maison Margiela, Galliano change de cadre. La maison a ses codes : blanc, anonymat, patine, déconstruction, retrait du créateur. Dans Vogue, Hamish Bowles décrit les bureaux de la maison dans le 11e arrondissement de Paris, les surfaces blanchies, les ampoules nues, les néons, puis le studio de Galliano adouci par des bougies. La rencontre est intéressante. D’un côté, Margiela impose une retenue presque monacale. De l’autre, Galliano arrive avec ses fleurs, ses livres, ses objets, ses récits, ses personnages. La tension entre les deux produit une partie de son travail le plus regardé des années 2010 et 2020. Le théâtre n’a pas disparu. Il a été passé à la chaux.

Galliano explique à Vogue vouloir organiser Margiela de façon pyramidale, avec l’Artisanal au sommet, capable d’influencer le reste des collections. C’est une vision très couture, presque classique. Elle contredit l’image du pur flamboyant. Galliano pense système, pas seulement apparition. Il parle de discipline, de preuve, de responsabilité, de processus. Là encore, le témoignage est utile parce qu’il casse le cliché. Le créateur spectaculaire n’est pas uniquement un homme de rideau rouge. Il est aussi un homme de hiérarchie, de méthode, de chaîne de décision. La poésie, chez lui, a besoin d’un organigramme. C’est moins séduisant, mais plus vrai.

Ce que les témoins laissent voir

Les personnes qui parlent de Galliano décrivent rarement un tempérament simple. Pat McGrath retient l’excès fertile, l’envie de pousser le maquillage au-delà de la correction. Hamish Bowles observe un homme plus calme chez Margiela, heureux de revenir au geste, entouré de collaborateurs qu’il présente dans l’atelier. Michael Specter montre un patron anxieux, secret, endeuillé, mais encore capable de tenir une machine gigantesque. Kevin Macdonald, dans les entretiens autour de son documentaire High & Low: John Galliano, insiste sur la difficulté de saisir un personnage aussi contradictoire. Le mot contradiction est faible, mais il a le mérite de ne pas tricher. Les témoins ne livrent pas un homme réconcilié avec tout le monde. Ils livrent un professionnel magnétique, exigeant, parfois opaque. Bref, quelqu’un avec qui travailler devait rarement ressembler à une journée de bureau bien rangée.

Reste cette question : que voit-on quand la caméra s’éteint. Dans les sources disponibles, on voit surtout un homme qui continue à fabriquer son cadre. Il transforme le bureau en décor, la recherche en récit, le modèle en personnage, le vêtement en scène. Il semble demander aux autres d’entrer dans cette fiction avec sérieux. Ce sérieux peut être galvanisant. Il peut aussi être épuisant. Les collaborateurs cités montrent les deux faces : l’adrénaline et la charge, la liberté et la pression, la beauté et les sacs Ziploc à trois heures du matin. Galliano n’est pas seulement un créateur d’images. C’est un fabricant de conditions. Ceux qui travaillent avec lui doivent accepter d’habiter son monde avant de coudre la robe.


Sources :

  • The New YorkerThe Fantasist
  • VogueJohn Galliano Reflects on His New Role Helming Maison Margiela
  • British VogueMake-Up Just Isn’t The Same Without Galliano
  • Dust Magazine“Would you like to take a walk with me, offline?” John Galliano reveals the story behind his momentous Maison Margiela 2024 Artisanal Collection
  • The Business of FashionJohn Galliano: ‘I Feel Much Freer’
  • Le MondeGlenn Martens nommé au poste de directeur artistique de Maison Margiela

Bientôt : La newsletter de Sound of Fashion

Notre newsletter est en coulisses. Mode, musique, lifestyle : on prépare un concentré d’actus, d’idées et de belles trouvailles à glisser bientôt dans votre boîte mail. Encore un peu de patience, elle arrive.