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Lana Del Rey : Norman Fucking Rockwell! en cocktail

Norman Fucking Rockwell! de Lana Del Rey, sorti le 30 août 2019, reste un disque de Californie fatiguée, de piano clair, de plage vide et d’ironie triste. L’album, travaillé notamment avec Jack Antonoff, transforme le rêve américain en décor un peu trop éclairé. Dans ce nouvel épisode de Smells like cocktail spirit, le disque devient un cocktail au mezcal, pêche blanche, citron et thé noir froid. Une douceur calme, avec de la cendre dessous.

La Californie fatiguée de Norman Fucking Rockwell! cocktail

Lana Del Rey ouvre Norman Fucking Rockwell! comme on pousse une porte après une fête trop qui n’en finit plus. Rien ne claque vraiment. Le piano avance lentement, fatigué. La voix reste près de la table, pas sur la scène. La Californie est là, mais elle ne brille plus comme une carte postale. Elle ressemble plutôt à une plage après le passage des touristes, avec le sable tassé, les gobelets oubliés, la mer trop loin. Le titre lui-même pose le décor : Norman Rockwell, peintre d’une Amérique familiale et propre, se retrouve pris dans une phrase abîmée. L’ironie n’est pas un geste malin, c’est une fatigue qui parle encore.

Le disque paraît le 30 août 2019, chez Polydor et Interscope, à un moment où Lana Del Rey n’a plus besoin de prouver qu’elle sait fabriquer un univers propre. Elle le démonte plutôt. Mariners Apartment Complex et Venice Bitch, dévoilés avant l’album, avaient déjà déplacé l’écoute vers quelque chose de plus long, plus nu, moins verrouillé. Le glamour devient une lumière de fin d’après-midi. Les cordes, les guitares, les nappes et le piano tiennent sans surligner. Jack Antonoff apporte un cadre, mais le disque ne sonne pas comme une démonstration de producteur. Il laisse de l’air, et cet air sent parfois la poussière chaude.

Un piano, un littoral, des hommes mal rangés

Dans Norman Fucking Rockwell!, Lana Del Rey chante souvent comme si la scène avait déjà eu lieu. Il reste les phrases. Il reste la mauvaise foi des hommes, la tendresse mal placée, les disputes vues depuis le canapé. Le disque ne cherche pas la revanche spectaculaire. Il préfère l’observation lente. C’est plus cruel, évidemment. Dans la chanson-titre, le piano installe une douceur presque domestique, mais les mots percent vite la nappe. Le confort n’est jamais sûr. Même les moments les plus beaux semblent posés près d’un cendrier.

La force de l’album tient à cette manière de faire cohabiter la chanson américaine classique et le désordre contemporain. Il y a des références de vieille Amérique, des images de route, de mer, de maisons, de bars et de villes étirées. Mais rien n’est muséal. Le décor ne sert pas à faire joli. Il sert à montrer ce qui se fissure quand l’amour, l’industrie, la célébrité et le pays tournent au ralenti. The greatest regarde une époque qui se défait avec un calme presque agaçant. hope is a dangerous thing for a woman like me to have – but i have it ferme la porte sans vraiment la claquer.

La réception a vite changé la direction prévue de l’album. Il n’a pas seulement été entendu comme un bon disque de Lana Del Rey. Il a été reçu comme un point de bascule dans son écriture, plus nue, plus sèche, moins dépendante des signes qu’on avait collés sur elle. Les nominations aux Grammy Awards 2020, dont celle de l’album de l’année, ont officialisé cette nouvelle voie. Le vieux jeu a donc fait son travail : reconnaître après coup ce qui était déjà visible. Sur scène, dans les clips, dans les écoutes tardives de fin de soirée, Norman Fucking Rockwell! a cessé d’être seulement une esthétique. Il est devenu une température.

Cendre blanche, le cocktail de Norman Fucking Rockwell!

Le cocktail s’appelle White ash. Pas pour jouer au drame. Pour garder cette contradiction au fond du verre : une douceur pâle, presque innocente, puis une trace fumée qui reste sur la langue. On verse 45 ml de mezcal, 30 ml de jus ou nectar de pêche blanche, 20 ml de citron jaune frais, 40 ml de thé noir froid et 10 ml de sirop de miel. Le tout passe au shaker avec de gros glaçons, sans agitation hystérique. Il faut refroidir, pas brutaliser. On filtre dans un verre bas rempli d’un seul gros glaçon. Un zeste de citron exprimé au-dessus suffit, puis rien de décoratif, merci.

Le mezcal prend la place de la cendre. Il arrive doucement, puis laisse une fumée sèche, comme une phrase qu’on regrette trop tard. La pêche blanche rappelle la surface du disque, cette tendresse claire, presque fragile, qui pourrait faire croire à une ballade confortable. Le citron coupe l’image. Il empêche le cocktail de devenir joli. Le thé noir froid apporte la partie lasse, tannique, un peu amère, celle qui reste quand la plage se vide. Le miel ne sucre pas l’histoire, il arrondit seulement les angles. Comme chez Lana Del Rey, la douceur n’annule rien.

Ce verre se boit lentement, idéalement sur la première moitié de l’album, entre Norman Fucking Rockwell!, Mariners Apartment Complex et Venice Bitch. Pas besoin de lumière tamisée trop calculée. Une fenêtre ouverte, un soir un peu chaud, un fauteuil fatigué feront mieux l’affaire. Le cocktail supporte mal l’agitation, les conversations fortes, les glaçons ridicules en forme de palmier. Il demande une écoute qui accepte les longueurs, les retours, les silences entre deux phrases. À mesure que le thé se réchauffe, l’amertume avance. La pêche reste, mais elle ne sauve personne. C’est peut-être exactement le sujet : une Californie douce, une chanson immense, et sous la langue, ce goût particulier de fin du monde.


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