Pour son premier défilé Carven, présenté le 1er octobre 2026 à la Paris Fashion Week, Kai Nesselrath ne cherche pas l’effet de rupture. Au Conservatoire national des Arts et Métiers, le nouveau directeur du design installe la collection printemps-été 2027 dans un décor pensé comme un travail en cours. Les archives des années 1950 et 1960 rencontrent le workwear, les volumes arrondis, les robes tabliers et une légèreté presque domestique. Ce premier Carven de Kai Nesselrath ressemble moins à une prise de pouvoir qu’à l’ouverture méthodique d’un chantier.
Défilé Carven : un chantier plutôt qu’un nouveau départ
Kai Nesselrath aurait pu effacer les traces de son prédécesseur. Il fait exactement l’inverse. Le défilé Carven revient au Conservatoire national des Arts et Métiers, où Mark Thomas avait présenté sa dernière collection pour la maison quelques mois plus tôt. Le choix du lieu affirme une continuité avant même l’arrivée du premier mannequin. Nesselrath explique à Vogue qu’il ne voulait pas donner l’impression que tout recommençait avec lui. Dans cet espace, il cherche plutôt une sensation de travail en cours, presque celle d’un échafaudage. L’image est moins spectaculaire qu’elle n’en a l’air : Carven est présenté comme quelque chose que l’on construit encore. Même l’invitation, un crayon rayé de blanc et de vert accompagné d’une carte laissée disponible pour dessiner, renvoie au geste plutôt qu’au manifeste. Le nouveau directeur n’entre pas dans la maison en propriétaire des lieux ; il arrive avec ses outils.
Ce parti pris est important pour une maison qui a déjà beaucoup changé de mains créatives. Nesselrath a pris ses fonctions en juin 2026, après le départ de Mark Thomas en avril, dans une Carven toujours engagée dans sa relance sous le contrôle du groupe ICCF. Il arrive après près d’une décennie passée chez Saint Laurent, où il a fini par diriger le design du prêt-à-porter féminin, avec auparavant un passage chez Chanel. Cela pourrait facilement produire un premier défilé démonstratif : épaules autoritaires, silhouettes tendues, déclaration de territoire. Nesselrath prend le chemin contraire. Il oppose lui-même l’épaule droite de Saint Laurent aux épaules plus rondes qu’il associe à Madame Carven. La différence se voit immédiatement dans les proportions. Ici, la précision ne doit pas bloquer le corps. Le vêtement tient sa forme, mais évite de transformer celle qui le porte en monument.

Des vêtements précis qui refusent de paraître trop finis
Les premières silhouettes posent cette méthode avec assez peu d’effets. Vestes courtes et minijupes reprennent la netteté géométrique que Nesselrath a trouvée dans les archives Carven de la fin des années 1950 et du début des années 1960. Des bleus pâles et des roses atténuent cette rigueur. Puis les volumes s’éloignent progressivement du petit ensemble historique. Les épaules gonflent, certaines formes deviennent cocon, les longueurs descendent jusqu’au sol. WWD relève des manteaux légers et généreux, des pantalons proches du cargo, une veste multipoche à col de moleskine et plusieurs pièces issues du vocabulaire du tablier d’artisan. Vogue insiste de son côté sur les manteaux maxi, les robes tabliers très longues et une jupe en denim sombre portée comme une silhouette presque autosuffisante. Ce glissement compte davantage que la citation d’archive : le passé donne la coupe, le présent décide de l’usage.
Le vêtement de travail n’est pourtant jamais traité comme un costume social. Il est déplacé vers des matières souples, des volumes plus amples et des gestes volontairement inachevés. Certaines encolures restent ouvertes dans le dos. Des bords paraissent bruts. Des passants de ceinture sont laissés sans ceinture, détail que The Daily Front Row juge d’ailleurs parfois plus affecté que nécessaire. Ailleurs, la construction devient beaucoup plus convaincante : les robes se replient, tombent de biais ou donnent l’impression d’avoir été enveloppées autour du corps. Nesselrath parle des draps d’un lit au matin comme point de départ de certains drapés. Une longue robe bleue pousse cette idée jusqu’à conserver quelque chose du tissu attrapé, ramené contre soi puis fixé, sans perdre la précision nécessaire pour que le hasard reste contrôlé. C’est probablement là que sa formation de tailleur apparaît le plus clairement : faire croire que le vêtement s’est posé presque tout seul demande beaucoup de construction.

Les archives Carven utilisées comme matériel, pas comme décor
Le vert historique revient, mais Nesselrath évite de transformer Carven en catalogue de signes patrimoniaux. Après avoir étudié les images, dessins et silhouettes de Madame Carven, il reprend notamment le duo blanc et vert sous forme de rayures de largeurs différentes. Elles traversent un ensemble pyjama plutôt que de réapparaître sur une robe reconstruite à l’identique. Le déplacement est simple et efficace. La référence devient immédiatement lisible sans enfermer la collection dans les années 1950. Même logique pour le travail manuel. Le point appelé « vous et moi » borde certaines pièces drapées ; un jacquard floral est repris dans une version moins littérale et de petits reliefs brodés donnent de la matière à un pantalon blanc. Le crayon de l’invitation revient même sous forme de bijoux, avec des boucles évoquant des copeaux de taille-crayon et des accessoires glissés dans les cheveux. Les archives fonctionnent ainsi comme une boîte à outils, exactement comme le lieu du défilé fonctionnait comme un chantier.
Cette logique permet surtout à Nesselrath de contourner un problème récurrent chez Carven. Contrairement à certaines maisons parisiennes, la marque ne repose pas sur deux ou trois objets immédiatement identifiables qu’un nouveau directeur pourrait simplement rééditer. Sa matière première est plus diffuse : proportions, couleurs, esprit pratique, légèreté, rapport au corps. Vogue décrit d’ailleurs ce premier passage comme une série de petits pas plutôt qu’un grand saut. WWD parle d’une introduction polie, formulation qui saisit assez bien sa prudence. Elle a un avantage : presque rien ici ne donne l’impression d’avoir été fabriqué pour provoquer une photographie de vingt secondes sur les réseaux sociaux. Mais cette prudence a aussi ses angles morts. Certains détails semblent encore chercher leur raison d’être et The Daily Front Row pointe notamment les passants vides, un tailleur vert ou un trench bleu marine dont l’intention paraît moins nette. Ce premier défilé fonctionne donc davantage comme l’établissement d’une grammaire que comme sa démonstration définitive.

Alphaville, Prince et une mode qui veut encore laisser respirer
La bande-son déplace soudain le défilé hors de cette discussion très matérielle. La voix d’Anna Karina apparaît à travers Alphaville, le film de Jean-Luc Godard, où elle lit un poème. Nesselrath explique avoir été frappé par la proximité qu’il perçoit entre le monde froid du film et l’époque actuelle, évoquant notamment la technologie et l’intelligence artificielle. Il retient surtout l’idée que l’amour, la poésie et la pensée libre constituent des résistances à cet ordre rationnel. L’intention pourrait facilement devenir pesante face à des minijupes, des pyjamas rayés et des robes drapées. Elle reste heureusement en arrière-plan. La collection ne cherche pas à illustrer Alphaville. Elle répond plutôt à cette référence par une insistance sur le geste humain, le tissu manipulé, la couture visible et la possibilité laissée au vêtement de ne pas avoir l’air parfaitement verrouillé. Le show s’achève sur Prince.
C’est peut-être là que ce premier Carven trouve son idée la plus solide. Nesselrath ne propose pas un futur fait de matériaux spectaculaires ou de démonstrations techniques. Il mise sur l’air entre le corps et le vêtement. Sur des manteaux suffisamment larges pour bouger. Sur des drapés qui ne compriment pas. Sur des robes, chemises et pantalons qui conservent quelque chose du quotidien alors que leur construction est beaucoup plus complexe qu’elle ne le laisse voir. Dans sa note de collection, le designer associe d’ailleurs explicitement le fait de respirer à une forme de liberté et de recul. Cette légèreté peut encore gagner en caractère ; le défilé lui-même paraît parfois trop sage pour porter tout ce que Nesselrath veut installer. Mais ce calme semble délibéré. Pour son premier Carven, il ne livre pas une maison terminée : il laisse les échafaudages visibles et commence à définir ce qui mérite d’y rester.
Sources :
- FHCM – CARVEN – Womenswear Spring/Summer 2027 – 2026
- Vogue Runway – Carven Spring 2027 Ready-to-Wear Collection – 2026
- Vogue Business – “Fresh and Youthful”: First Reactions to Kai Nesselrath’s Carven Debut – 2026
- WWD via Yahoo – Carven Spring 2027: A Polite Introduction – 2026
- The Daily Front Row – An Earnest and Accessible Debut for Kai Nesselrath at Carven Spring 2027 – 2026




















