Accueil / Musique / Pourquoi les disquaires se diversifient

Pourquoi les disquaires se diversifient

Façade du disquaire Ground Zero, rue du Faubourg-Poissonnière à Paris, spécialisé dans les vinyles et le matériel hi-fi.

À Paris, Ground Zero vend des vinyles, mais aussi des platines et du matériel hi-fi. D’autres disquaires indépendants misent sur les bars, les cafés, les showcases ou la vente en ligne pour survivre. Car derrière le retour du disque vinyle, la crise des disquaires n’a pas disparu. En octobre 2026, les chiffres du marché musical français montrent un paradoxe : les revenus du vinyle progressent, mais les commerces spécialisés restent fragiles.

Ground Zero : le vinyle ne suffit plus à faire vivre un disquaire

Au 114 rue du Faubourg Poissonnière, dans le 10e arrondissement de Paris, Ground Zero ne ressemble pas tout à fait à l’image traditionnelle du disquaire indépendant. Les vinyles occupent une place centrale, avec une sélection de rock indépendant, de pop, d’électro, de hip-hop et de rééditions. Mais les pochettes partagent l’espace avec des platines, des amplificateurs, des enceintes et des accessoires hi-fi. Le magasin s’étend sur deux niveaux, avec un auditorium au sous-sol permettant de tester le matériel. On peut y acheter un disque, mais aussi l’équipement nécessaire pour l’écouter. La différence est importante, car Ground Zero ne dépend pas uniquement de la vente d’albums. Dans une interview accordée à L’Oreille à l’Envers en avril 2020, Alban Lecourt, alors cogérant, expliquait que la hi-fi représentait « 50 % de notre chiffre d’affaire ». Ce chiffre n’est pas nécessairement celui de 2026, mais il montre à quel point les activités complémentaires peuvent compter dans l’économie d’un magasin de disques.

La situation des disquaires parisiens donne une autre lecture du retour du vinyle. Selon les données de l’Atelier parisien d’urbanisme, la capitale comptait 266 commerces de disques en 2005, contre seulement 75 en 2023. Ces chiffres concernent le commerce de disques au sens large, pas uniquement les boutiques spécialisées dans le vinyle. La disparition d’une grande partie de ces magasins s’explique notamment par l’effondrement du CD, la concurrence des grandes enseignes et le développement de la musique dématérialisée. Pourtant, le marché du vinyle progresse de nouveau en France. Au premier semestre 2026, ses revenus atteignent 49,3 millions d’euros, en hausse de 5,8 % selon le Syndicat national de l’édition phonographique. Sur la même période, les seuls abonnements au streaming rapportent 291,5 millions d’euros à l’industrie musicale française. Le vinyle retrouve donc des acheteurs, mais cela ne signifie pas que les disquaires indépendants récupèrent automatiquement les revenus perdus depuis vingt ans.

Clients dans un auditorium hi-fi écoutant un vinyle sur une platine entourée d'enceintes et d'amplificateurs.
La vente de platines, d’amplificateurs et d’enceintes permet aux disquaires indépendants de diversifier leurs revenus. @GOOD timing

La crise des disquaires pousse les magasins à multiplier les activités

Ground Zero a choisi de développer la vente de matériel hi-fi, une activité directement liée au disque. Une platine suppose des enceintes, parfois un amplificateur, une cellule de lecture et des accessoires qu’il faudra remplacer. Le magasin peut ainsi accompagner un client bien au-delà de l’achat de son premier album. Il dispose surtout d’un avantage que les grandes plateformes de vente en ligne reproduisent difficilement : la possibilité d’écouter et de comparer les équipements avant de les acheter. Cette diversification demande toutefois des investissements, du stock et des connaissances techniques. Ground Zero a également développé la vente par correspondance, déjà en place avant la pandémie de Covid-19 et particulièrement utilisée pendant les confinements. Cette présence en ligne permet de vendre des disques sans attendre qu’un acheteur pousse la porte du magasin parisien. Le disquaire devient ainsi un commerçant spécialisé, capable de vendre autant l’objet musical que les appareils qui lui donnent une utilité.

D’autres établissements ont choisi une stratégie différente : faire du disquaire un lieu où l’on peut aussi boire un verre. À Paris, Bar Italia Records, avenue du Père-Lachaise, associe une sélection de vinyles neufs et d’occasion à un comptoir servant notamment du café italien. À Chapelle XIV, boulevard de la Chapelle, le disquaire spécialisé dans les musiques électroniques partage son espace avec une galerie d’art et un café. L’objectif est de multiplier les raisons d’entrer, de rester et éventuellement d’acheter. Un visiteur peut venir prendre un café, découvrir une pochette ou discuter d’un disque qu’il ne connaissait pas. Mais transformer une boutique en bar ajoute aussi des contraintes : approvisionnement, personnel, réglementation et charges supplémentaires. Le Walrus, rue de Dunkerque, avait développé cette formule en associant disques, boissons, showcases et dédicaces. Sa société a pourtant été placée en liquidation judiciaire en mars 2023, rappelant qu’un commerce culturel peut multiplier les activités sans parvenir à trouver son équilibre.

Dans un café-disquaire, une barista prépare un café pendant que des clients parcourent les bacs de vinyles.
Associer café et vente de disques est l’une des stratégies de diversification des disquaires indépendants. @GOOD timing

Showcases, concerts et vente en ligne : les nouvelles armes des disquaires

Pour d’autres disquaires, la réponse passe par une programmation culturelle régulière. Dans le 18e arrondissement, Balades Sonores a construit son activité autour de la vente de disques, mais aussi de rencontres avec les artistes, de concerts et de showcases. Le commerce possède également une activité de vente en ligne, un petit label et une présence sur différents événements musicaux. Malgré cette diversification, ses responsables ont lancé un appel à soutien à l’été 2025 pour faire face à de graves difficultés financières. Toma Changeur, l’un des responsables, confiait alors au Parisien : « C’est la première fois qu’on admet publiquement qu’on galère ». La programmation n’a pourtant pas disparu : en octobre 2026, Balades Sonores annonçait 26 événements réunissant 33 artistes, entre showcases, écoutes et dédicaces. Un rendez-vous musical peut attirer des visiteurs qui ne seraient pas venus simplement acheter un album. Mais la fréquentation d’un concert gratuit ne garantit pas que suffisamment de disques seront vendus pour financer l’ensemble de l’activité.

Le défi est donc moins de trouver une idée originale que de construire un commerce capable de durer. Chez Miniwax, avenue de la République, les vinyles voisinent avec des livres, des vêtements et des objets liés aux labels indépendants, tandis que le magasin accueille des DJ sets et des événements musicaux. Ailleurs, les disquaires investissent dans la seconde main, les ventes sur Internet, les stands itinérants ou des sélections très spécialisées. Chacune de ces activités peut apporter de nouveaux clients, mais elle demande aussi du temps et des moyens. En mai 2025, le ministère de la Culture a confié au Centre national de la musique une mission destinée à structurer un réseau national de disquaires indépendants, notamment pour mutualiser les ressources et améliorer leurs conditions commerciales. Le CNM propose également une aide à la modernisation et au développement, consacrée notamment aux outils de vente, aux stocks et à l’accueil du public. Ces dispositifs reconnaissent la place particulière du disquaire dans l’industrie musicale, sans effacer la réalité de ses charges. Ground Zero illustre finalement l’une des transformations du métier : pour continuer à vendre des disques, il faut parfois devenir vendeur de hi-fi, organisateur de concerts, commerçant en ligne ou cafetier. La musique reste au centre du magasin, mais ce n’est plus toujours elle qui suffit à payer les factures.

Une chanteuse joue de la guitare avec son groupe devant un public réuni pour un showcase dans un magasin de vinyles.
Concerts et showcases permettent aux disquaires d’attirer de nouveaux visiteurs et de renforcer leurs liens avec les artistes. @GOOD timing

Sources

  • Ground Zero — Ground Zero Project Store, votre disquaire et spécialiste Hi-Fi à Paris
  • L’Oreille à l’Envers — Ground Zero : disquaire au service du rock indé confiné — 12 avril 2020. l’Oreille à l’envers
  • André Letowski — Le nombre de commerces parisiens est en baisse de 1,4 %, avec une densité importante — Date non indiquée. André Letowski
  • News Tank Culture — Musique enregistrée : 448,9 M€ de CA en France au premier semestre 2026 — 8 septembre 2026. News Tank Culture
  • Time Out Paris — Bar Italia Records, un café-disquaire dédié à l’indé et aux musiques italiennes — 22 août 2023. Time Out Paris
  • Chapelle XIV — Présentation du lieu, de son disquaire, de sa galerie et de son café — Date non indiquée. Chapelle XIV
  • Annonces légales du Figaro — Walrus : jugement de clôture de liquidation judiciaire — 25 décembre 2025. Annonces légales du Figaro
  • Le Parisien — À Paris, le disquaire Balades Sonores lutte pour sa survie — 31 juillet 2025. Le Parisien
  • Balades Sonores — Programmation des showcases et rencontres d’octobre 2026 — Date de publication non indiquée. Balades Sonores
  • Dure Vie — Un nouveau lieu entre disquaire et café ouvre ses portes à République — Date non indiquée. durevie.paris
  • Centre national de la musique — Vers un réseau national des disquaires indépendants — 13 mai 2025. Le CNM : Centre national de la musique
  • Centre national de la musique — Aide aux disquaires indépendants — Actualisé le 9 juin 2026. Le CNM : Centre national de la musique