À la Paris Fashion Week, le 3 octobre 2026, Ann Demeulemeester présente « Lonesome Heaven », la collection printemps-été 2027 dessinée par Stefano Gallici. Au Réfectoire des Cordeliers, le créateur confronte les codes noirs et blancs de la maison au désert californien, au denim, aux vêtements usés et à une culture rock incarnée par Chelsea Wolfe, Josh Homme et Ethel Cain. Une collection où l’héritage Ann Demeulemeester reste immédiatement visible, mais commence surtout à être moins docile.
Ann Demeulemeester printemps-été 2027 : sortir du noir sans quitter l’ombre
Stefano Gallici commence cette collection loin de Paris. Le créateur part seul à Los Angeles et loue une cabane dans le désert californien, explique Vogue. C’est là qu’il construit « Lonesome Heaven », avant de ramener cette géographie sèche dans le vocabulaire d’Ann Demeulemeester. Le résultat ne ressemble pourtant pas à une collection western. Les références américaines sont filtrées par les habitudes de la maison : longueurs, superpositions, tailoring défait, transparences et contrastes entre fragilité et vêtements plus lourds. La palette est volontairement réduite au blanc, à l’écru, au noir et au bleu du denim. Les premiers passages sont presque entièrement clairs, là où l’on attendrait spontanément Ann Demeulemeester dans l’obscurité.
Le blanc, surtout, n’est jamais vraiment propre. Une veste sans manches inspirée du vestiaire napoléonien rencontre une jupe asymétrique à volants et une longue couche d’organza transparent. Ailleurs, dentelle, tulle, crêpe de soie et laine hirsute produisent des volumes qui semblent avoir été montés puis partiellement défaits. Certaines pièces portent des traces brunes imprimées. Les pantalons crème sont raccourcis, les robes paraissent vieillies, les ballerines blanches sont salies. Gallici explique à Vogue avoir observé de vieux vêtements de ses propres archives et voulu retrouver leur sensation.
C’est là que « Lonesome Heaven » devient plus intéressante que son argument californien. Le désert n’est pas reproduit par des cactus, des santiags ou une panoplie de cow-boy. Il agit par dessèchement. Les couleurs se retirent, les matières se froissent, les surfaces semblent exposées trop longtemps à la lumière. Le vêtement luxueux prend l’apparence d’une pièce déjà portée, parfois négligée, parfois presque abandonnée. Cette contradiction convient à Ann Demeulemeester. La maison a toujours préféré une élégance vécue à une perfection glacée. Gallici pousse ici cette logique jusqu’à faire de l’usure un véritable procédé de construction.

L’héritage Ann Demeulemeester cesse d’être une consigne
Depuis son arrivée à la direction artistique, Stefano Gallici travaille avec un problème évident. Ann Demeulemeester possède un langage suffisamment précis pour que quelques signes suffisent à l’identifier : noir et blanc, chemises ouvertes, longues lignes masculines, dentelle, rubans, bottes, transparences et romantisme sombre. C’est une force pour une maison. C’est aussi un piège pour celui qui doit la prolonger. Reproduire ces codes avec application donnerait immédiatement une collection « Ann Demeulemeester », mais condamnerait la marque à devenir son propre musée. Gallici semble ici commencer à prendre davantage de distance. Il dit lui-même vouloir traiter la maison avec respect tout en adoptant une approche « moins orthodoxe ».
Cela se voit surtout dans la manière dont les références historiques sont perturbées. Le gilet napoléonien n’est pas utilisé pour fabriquer une image militaire complète. Les silhouettes édouardiennes ne deviennent pas un exercice de costume. Elles passent dans la dentelle, les tailles resserrées, les cols et la longueur des vêtements avant de rencontrer du denim ou des chaussures beaucoup plus brutales. Les vestes restent construites, mais leur autorité est régulièrement cassée par des pans flottants, des superpositions ou des matières translucides. Même les vêtements les plus romantiques ne cherchent pas la délicatesse absolue. Des plumes noires ou couleur pétrole épaississent certaines jupes et certaines épaules. Vogue juge d’ailleurs ces interventions moins convaincantes que les couches plus légères, signe que la collection n’est pas toujours aussi précise lorsqu’elle augmente le volume.
Les chaussures donnent une autre indication. Les bottes de combat, devenues visibles ces dernières saisons autour de la marque, sont retravaillées sous la forme de lourdes bottes de motard couvertes de boucles et de fermetures. De nombreux looks sont associés à des sandales façon gladiateur, elles aussi chargées de boucles, parfois montées sur un talon compensé. Cette masse au sol empêche la dentelle et l’organza de devenir précieux. La silhouette reste attachée au corps et à la rue. Le procédé n’est pas nouveau chez Ann Demeulemeester, mais Gallici le pousse vers un registre plus frontal.
Le denim joue le même rôle. Il arrive après la longue séquence de blancs et d’écrus comme une matière presque banale. Du bleu délavé sous une veste noire, un pantalon usé sous des couches plus théâtrales : il ramène le vêtement vers une réalité quotidienne. Gallici ne cherche donc pas à débarrasser Ann Demeulemeester de ses codes. Il introduit des éléments capables de les rendre moins solennels. C’est sans doute le déplacement le plus utile de cette saison. La maison reste identifiable au premier regard, mais elle commence à respirer autrement.

Ethel Cain, Josh Homme et Chelsea Wolfe : le casting devient une ligne éditoriale
La musique n’est pas un accessoire posé après la collection. Gallici explique avoir écouté Chelsea Wolfe pendant son voyage américain. Au Réfectoire des Cordeliers, la musicienne interprète en direct le morceau inédit « Wandering » au début du show. Son titre « Whispers In The Echo Chamber », sorti en 2024, accompagne ensuite le défilé. La présence physique de Wolfe modifie nécessairement la perception des vêtements. Ici, le son n’est pas une playlist invisible envoyée dans la salle. L’artiste appartient au dispositif. La noirceur folk et électronique de sa musique donne une texture précise au défilé sans que Gallici ait besoin de la traduire littéralement dans chaque silhouette.
Josh Homme intervient de manière encore plus directe. Le chanteur et guitariste de Queens of the Stone Age marche dans le show en costume rayé et chemise de denim clair. Le choix n’est pas gratuit. Homme fut membre de Kyuss, groupe lié à la scène stoner rock du désert californien, musique que Gallici cite parmi les éléments ayant accompagné la naissance de la collection. La boucle est presque trop parfaite : le paysage inspire la collection, la musique donne son rythme au paysage, puis l’un de ses musiciens traverse physiquement le podium. Pourtant, la silhouette de Homme reste étonnamment sobre. Pas de déguisement rock. Un costume, une chemise, un corps qui ne ressemble pas à celui d’un mannequin professionnel. C’est précisément ce qui rend sa présence efficace.

Ethel Cain ferme le défilé dans une autre direction. Elle porte une robe noire d’inspiration édouardienne, serrée à la taille et travaillée en dentelle Chantilly. Vogue précise que Cain et Gallici ont développé ce look ensemble à distance au printemps, ainsi qu’une silhouette masculine composée notamment d’une chemise et d’un pantalon en soie. L’artiste n’est donc pas simplement invitée à enfiler une pièce finale pensée pour produire une photographie. Elle intervient dans la fabrication même de certains vêtements. Son propre univers — Amérique rurale, religion, isolement, violence et romantisme — possède suffisamment de points de contact avec « Lonesome Heaven » pour que la rencontre paraisse moins artificielle que beaucoup de castings de célébrités.
Ce casting raconte aussi ce que Gallici veut faire de la marque. Il parle de la construction d’une communauté plus jeune autour d’Ann Demeulemeester. Le mot peut facilement glisser vers le vocabulaire marketing. Sur le podium, il devient néanmoins plus concret. Cain, Wolfe et Homme appartiennent à des générations et des scènes différentes, mais partagent une relation similaire à l’obscurité, au rock et à une forme de romantisme sans polissage. Leur présence dessine un public autant qu’elle habille un défilé. Ann Demeulemeester ne cherche pas ici la célébrité la plus visible. Elle choisit des figures capables de prolonger son imaginaire. La stratégie est moins spectaculaire qu’un casting de stars généraliste, et probablement plus cohérente avec la maison.

- Vogue — Ann Demeulemeester Spring 2027 Ready-to-Wear Collection
- L’Officiel — Chez Ann Demeulemeester, l’appel du désert
- Le Monde — De la Renaissance aux années 1980, les bulles temporelles de la Fashion Week de Paris
- Fédération de la Haute Couture et de la Mode — ANN DEMEULEMEESTER – Womenswear Spring/Summer 2027
- BroadwayWorld — Chelsea Wolfe Soundtracks Ann Demeulemeester S/S 2027 at Paris Fashion Week
- The Impression — Ann Demeulemeester Spring 2027 Fashion Show




















