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Nuit de Bakélite de Naomi Goodsir, fleur froide

Créé en 2017 par Isabelle Doyen pour Naomi Goodsir, Nuit de Bakélite transforme la tubéreuse en matière verte, froide et presque caoutchouteuse. Neuf ans plus tard, ce parfum reste une sérieuse objection à la jolie fleur blanche bien élevée.

Nuit de Bakélite, la tubéreuse gardée sous tension

Nuit de Bakélite paraît en 2017 pour Naomi Goodsir. La composition est signée par la parfumeuse Isabelle Doyen. Il s’agit alors du cinquième parfum de la maison. Cuir Velours, Bois d’Ascèse, Or du Sérail et Iris Cendré avaient déjà installé un vocabulaire fait de fumée, de cuir, de tabac et de matières épaisses. Le terrain était donc peu propice aux bouquets aimables. Naomi Goodsir et Renaud Coutaudier souhaitaient pourtant travailler la tubéreuse, une fleur déjà lourdement chargée de références. Isabelle Doyen choisit de regarder la tige plutôt que la corolle. En 2026, cette décision conserve toute sa netteté : Nuit de Bakélite ne cherche toujours pas à rendre la tubéreuse plus facile.

Le nom du parfum existait avant sa formule. Naomi Goodsir portait depuis longtemps des bracelets en bakélite, cette résine synthétique mise au point au début du XXe siècle. La matière évoque une surface sombre, dure et polie. Isabelle Doyen lui répond par la sève, le latex et le petit pédoncule reliant la fleur à sa tige. Rien ne sent littéralement le bracelet chauffé sur une coiffeuse ancienne. L’impression de plastique et de caoutchouc vient plutôt du frottement entre le vert, le cuir et la tubéreuse. La fleur semble enfermée dans une structure rigide. Cette froideur empêche le parfum de basculer dans la sensualité automatique.

Une fleur blanche taillée comme un objet brutaliste

L’ouverture de Nuit de Bakélite est verte, coupante et presque humide. Le galbanum produit une morsure végétale immédiate. L’angélique ajoute une fraîcheur plus racinaire, traversée par des accents de térébenthine et de feuille froissée. La feuille de tomate et la feuille de violette renforcent cette sensation de plante manipulée à mains nues. On perçoit la tige cassée avant de distinguer la fleur. Le parfum paraît froid, mais il n’a rien d’une eau fraîche. Son vert reste dense, sombre et légèrement huileux. Il tient comme une colonne autour de laquelle la suite de la composition vient se fixer.

La tubéreuse apparaît sans devenir crémeuse ni solaire. Elle conserve une épaisseur florale, mais ses contours restent nerveux. Le karo karoundé élargit le cœur sans lui apporter une douceur docile. Le cuir sèche la matière et lui donne une bordure presque industrielle. Le styrax pose une résine sombre qui prolonge l’étrangeté du départ. Le labdanum, le bois de gaïac, la davana et le tabac ramènent progressivement de la chaleur. Pourtant, la verdeur ne s’effondre pas au fil des heures. Nuit de Bakélite se réchauffe sur la peau sans devenir confortable, petite politesse qu’il laisse volontiers à d’autres.

Ce que Nuit de Bakélite promet, ce qu’il impose

La maison présente Nuit de Bakélite comme un parfum « obsessif », « unique » et « avant-gardiste ». Trois adjectifs qui pourraient facilement finir dans le tiroir des mots fatigués. Pour une fois, ils décrivent néanmoins une intention perceptible. Le parfum refuse la tubéreuse opulente, maquillée et prête à entrer en scène. Il montre la plante avant son numéro, encore verte, humide et légèrement hostile. La fleur n’est pas supprimée, mais tenue à distance. Cette construction demande de la précision, car le galbanum, le cuir et l’effet de latex pourraient rapidement tourner au gag conceptuel. Nuit de Bakélite évite ce piège : sa difficulté n’est pas une posture, mais la conséquence de sa forme.

Porter Nuit de Bakélite relève moins de la séduction directe que d’un choix d’allure. Le parfum convient à une présence qui accepte la distance et les silences un peu longs. Il fonctionne avec du noir, de l’anthracite, un cuir mat ou une chemise blanche très raide. Inutile d’ajouter des bijoux bavards. Sa tension végétale trouve naturellement sa place lors d’une soirée fraîche ou dans une pièce à la lumière dure. Il peut aussi couper la mollesse d’une journée chaude, à condition de ne pas le surcharger. Son sillage n’a pas besoin d’aide pour occuper l’espace. Nuit de Bakélite ne demande pas à être aimé immédiatement, ce qui constitue déjà une forme de tenue.


Naomi Goodsir : Nuit de Bakélite – Site officiel

Sources

  • Naomi GoodsirNuit de Bakélite
  • AuparfumChapitre 1 – Genèse d’une tubéreuse insomniaque : interview de Naomi Goodsir et Renaud Coutaudier – 2020
  • AuparfumChapitre 4 – Le nez dans la formule : la tige verte – 2020
  • PersolaisePersolaise Review: Nuit De Bakélite from Naomi Goodsir – 2017

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