Vauxhall and I, album de Morrissey sorti en 1994, devient ici un cocktail original : Le Vauxhall Weather. Le disque passe par la voix tenue, la guitare basse en lumière grise, l’élégance froide et l’amertume qui revient par-dessous. Ce cocktail prend la forme d’un short drink au gin, au citron, au miel et au Fernet-Branca. Une douceur polie, puis la punition.
Un disque droit dans une pièce sombre
Vauxhall and I ne cherche pas l’entrée spectaculaire. L’album avance plutôt comme une silhouette dans un couloir mal éclairé. Morrissey y chante sans hausser le ton, mais chaque phrase semble déjà prête à se défendre. Rien ne déborde vraiment. C’est justement ce qui inquiète. Les guitares d’Alain Whyte et Boz Boorer restent souvent derrière la voix, moins flamboyantes que surveillantes. Steve Lillywhite produit l’ensemble avec une épaisseur mate, parfois brumeuse. Les ballades gagnent en espace, les morceaux plus rock paraissent volontairement moins nerveux.
Sorti le 14 mars 1994, Vauxhall and I arrive après Your Arsenal, album plus dur, plus frontal, plus porté sur la frappe. Morrissey change de température. Le muscle se retire, la phrase reste. Les chansons pointent la fidélité, le soupçon, la perte, la solitude… Now My Heart Is Full ouvre… déjà fatiguée. Spring-Heeled Jim avance dans une lumière plus trouble, plus menaçante. Why Don’t You Find Out for Yourself garde le sourire étroit de celui qui a déjà préparé sa réponse. Speedway ferme l’album sans paix véritable, ce qui est encore la solution la plus honnête.
Vauxhall and I cocktail : gin sec, miel court, amertume basse
Le cocktail s’appelle Vauxhall Weather, parce que le disque tient moins du lieu que du climat. Il ne pleut pas franchement, mais tout semble mouillé. Dans un shaker rempli de glaçons, on verse 50 ml de gin London dry, 20 ml de jus de citron frais, 15 ml de sirop de miel, 10 ml de vermouth dry et 5 ml de Fernet-Branca. On secoue brièvement, sans démonstration. On filtre dans un verre old fashioned sur un gros glaçon. On exprime un zeste de citron au-dessus du verre, puis on le pose sur le bord. Le geste doit rester net, presque froid. Trop de théâtre ferait doublon avec le chanteur.
Le gin donne la colonne vertébrale, sèche, droite, un peu sévère. Le citron coupe tout de suite, comme une remarque bien placée dans une conversation qui s’envenime. Le miel adoucit, mais pas longtemps. Il donne au verre cette fausse hospitalité que l’on retrouve souvent chez Morrissey : une main tendue, puis la porte dans la gueule. Le vermouth dry ajoute une poussière végétale, plus pâle, moins confortable. Le Fernet-Branca arrive tard, noir, médicinal, légèrement brutal. Il empêche le cocktail de devenir aimable. C’est nécessaire. Vauxhall and I n’est pas un disque qui console ; il polit la blessure jusqu’à ce qu’elle brille.
Le succès, le malentendu, la dernière gorgée
The More You Ignore Me, the Closer I Get. Le single donne au disque une porte d’entrée plus directe, presque trop efficace pour un ensemble aussi rentré. Au Royaume-Uni, le morceau atteint le Top 10 des singles. Vauxhall and I se classe aussi numéro un des albums britanniques. Le paradoxe est propre. Un album de retrait, de méfiance et de grandeur blessée arrive par une chanson d’obsession parfaitement lisible. Morrissey n’a jamais été meilleur que dans ces contradictions un peu inconfortables. Le public entre par le refrain ; il reste avec le malaise. Bonne affaire, mauvaise ambiance.
Vauxhall Weather se boit tard, avec le disque lancé depuis le début, pas en fond sonore. Il faut le laisser accompagner Now My Heart Is Full, puis attendre que le Fernet trouve sa place avec Spring-Heeled Jim. Le miel répond mieux à Hold On to Your Friends, mais l’amertume revient vite, comme si le verre refusait lui aussi l’optimisme. Sur Why Don’t You Find Out for Yourself, le cocktail devient plus sec. Sur Speedway, le glaçon a déjà travaillé, le citron s’est tassé, le fond amer prend le dessus. Il ne reste pas une morale. Il reste une élégance qui a froid. C’est assez. Morrissey aurait sans doute trouvé à redire, ce qui confirme presque la recette.






















