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Drake : Take Care, le luxe triste dans un verre

Take Care de Drake devient ici une expérience nocturne : R’n’B ralenti, rap confessionnel, luxe assombri, cocktail au cognac, thé noir, sirop d’érable et citron. Sorti le 15 novembre 2011, le deuxième album de Drake installe une grammaire pop devenue familière : la réussite comme décor, la plainte comme matière, le contrôle comme méthode. Le disque se prolonge dans un verre doux, sombre, calculé. Rien ne déborde vraiment. C’est justement le problème, et son charme.

Take Care cocktail : une chambre allumée trop tard

Take Care arrive comme une lumière basse dans un appartement trop grand. Drake y parle depuis Toronto, depuis les studios, depuis les téléphones, depuis ce moment où la fête a déjà eu lieu. Mais ou il reste quelques fêtards. L’album paraît le 15 novembre 2011 via Young Money, Cash Money et Republic, après Thank Me Later, qui avait installé Drake dans le paysage du rap américain sans encore fixer tout son style. Ici, la voix ne cherche pas seulement à rapper. Elle glisse, chante, s’arrête, reprend… Noah “40” Shebib tient une place centrale dans cette architecture sonore, avec des textures étouffées, des batteries mates, des nappes froides, des silences soutenus. Le disque avance dans le velours, mais un velours qui gratte. Les invités donnent du relief à ce salon fermé : Rihanna, The Weeknd, Nicki Minaj, Lil Wayne, Rick Ross, André 3000. La liste dit déjà l’époque, mais l’album sonne comme un casting.

Ce qui frappe, c’est la manière dont Take Care transforme la confession en objet poli. Drake ne se contente pas de dire la fragilité. Il l’encadre. Il la mixe. Il la place au bon endroit, entre une basse molle et une ligne de piano qui semble tomber sur une moquette épaisse. Marvins Room devient le centre nerveux de cette méthode : une voix au téléphone, de l’alcool, une jalousie qui se donne des airs de lucidité, et cette drôle de capacité à rendre l’indélicatesse presque belle. Le disque n’est pas un journal intime. C’est un journal intime avec service presse, éclairage latéral et contrôle qualité. La tristesse y porte une montre, une chemise propre, peut-être un manteau hors saison. Le luxe n’y sert pas à briller, mais à isoler.

Cognac, thé noir, sirop d’érable : l’aveu tenu droit

Le cocktail ne devait pas imiter Take Care. Il devait en reprendre la température. Le cognac arrive en base, 50 ml, parce qu’il porte ce mélange de chaleur, de bois, de vieille élégance et de légère lourdeur. Le thé noir froid suit, 30 ml, pour étirer la nuit et donner cette amertume calme qui traverse l’album. Le sirop d’érable, 15 ml, pose une douceur canadienne sans folklore, une rondeur presque trop lisse, un confort qui colle un peu aux lèvres. Le citron, 20 ml, coupe l’ensemble avant que le verre ne devienne aimable. On secoue au shaker avec beaucoup de glace, pas pour faire du bruit, mais pour refroidir l’aveu. On filtre dans un verre bas sur un gros glaçon clair, massif, presque décoratif. Un zeste de citron exprimé au-dessus suffit, sans garniture bavarde. Le verre doit rester brun, net, un peu sévère.

Ce mélange a quelque chose de très Drake période Take Care. Il donne d’abord une impression de douceur. Puis le thé assombrit la bouche. Puis le cognac reprend la pièce. Puis le citron rappelle que la confession, même chantée doucement, garde quelque chose d’inconfortable. Le sirop d’érable fait le lien avec Toronto sans poser de drapeau sur le comptoir. Le gros glaçon fond lentement, comme les morceaux du disque, qui semblent souvent avancer au ralenti mais travaillent en profondeur. Rien n’est brutal. Rien n’est innocent non plus.

Le disque après la réception

Take Care n’a pas seulement consolidé Drake. Il a déplacé l’axe du rap populaire vers une forme plus chantée, plus vulnérable, plus lente, sans abandonner le calcul industriel. La réception critique a souvent insisté sur cette zone hybride entre rap, R’n’B et pop nocturne. L’album a ensuite remporté le Grammy Award du meilleur album rap lors de la 55e cérémonie, en février 2013. Cette récompense n’a pas rendu le disque plus intime. Elle a plutôt confirmé que cette intimité très produite pouvait devenir dominante. La plainte n’est plus un écart. Elle devient un moteur. La sensibilité entre dans le luxe par la porte principale, avec un badge. Et un but.

Il faut boire ce cocktail sur la première moitié de l’album, quand Over My Dead Body, Shot for Me, Headlines, Crew Love, Take Care et Marvins Room installent le décor. Le verre accompagne cette montée sans la commenter. Il laisse le disque faire son travail : séduire, ralentir, agacer parfois, puis reprendre la main. Le cognac répond à la voix posée. Le thé noir répond aux basses voilées. Le citron répond aux piques. Le sirop d’érable répond à cette douceur. À la fin, il reste un goût propre et sombre, presque trop bien tenu. Comme Take Care, le cocktail donne l’impression de se confier, mais garde toujours un œil sur le miroir.


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