Le duo américain Sparks, formé par les frères Ron et Russell Mael à Los Angeles, vient de publier Live On The Moon le 14 août 2026, son premier album de concert avec un groupe complet. Sparks jouera à Rock en Seine le vendredi 28 août, à 18 h 55 sur la scène AXS du Domaine national de Saint-Cloud. L’occasion de revenir sur une carrière passée à changer de son sans déplacer ses deux personnages principaux.
Sparks, deux frères en plein cadre
Sparks se comprend d’abord en regardant la scène. Russell Mael chante, court, pointe un doigt et découpe l’air avec des gestes nets. Ron Mael reste derrière son clavier, le dos droit et le visage fermé. Le premier semble chargé de faire circuler l’électricité. Le second donne l’impression d’en contrôler le compteur. Cette opposition n’est pas un accessoire posé sur la musique. Elle organise le regard, comme la voix aiguë de Russell et le jeu précis de Ron organisent le son. On sourit avant de comprendre que chaque déplacement, chaque silence et chaque raideur sont réglés avec soin.
Cette paire très construite vient pourtant d’un lieu peu associé au cabaret européen. Les deux frères grandissent à Pacific Palisades, dans l’ouest de Los Angeles, en regardant davantage vers les groupes britanniques que vers la scène californienne qui les entoure. À la fin des années 1960, ils forment Halfnelson et enregistrent des maquettes avec le guitariste Earle Mankey. Todd Rundgren les entend, les aide à obtenir un contrat et produit leur premier album, publié au début de 1972. Le disque est ensuite réédité sous un nouveau nom, Sparks. Aux États-Unis, l’effet commercial reste limité malgré un passage à la télévision nationale. Une proposition venue d’Angleterre conduit les frères à quitter Los Angeles en 1973. Le trajet ne relève pas du voyage initiatique décoratif : il leur donne enfin le cadre sonore, humain et visuel qui manquait.

Une pop qui change de corps
À Londres, Sparks doit presque être reconstruit autour des deux frères. Une annonce publiée dans Melody Maker sert à recruter des musiciens, avec cette exigence restée célèbre : pas de barbe. Avec cette nouvelle formation et le producteur Muff Winwood, le duo enregistre Kimono My House. Le single This Town Ain’t Big Enough for Both of Us atteint la deuxième place du classement britannique en 1974. L’album monte jusqu’à la quatrième. Lors du passage de Sparks à Top of the Pops, la voix en altitude de Russell et l’immobilité soupçonneuse de Ron entrent ensemble dans les salons britanniques. La musique empile guitares, piano, batterie, cordes et changements brusques sans perdre la mélodie. Sparks devient une affaire sérieuse grâce à une chanson qui semblait avoir oublié plusieurs règles de prudence.
Le succès britannique ne transforme pas les Mael en gardiens de leur propre musée. À la fin des années 1970, ils se lassent du format rock et s’intéressent au travail de Giorgio Moroder avec Donna Summer. Nº 1 in Heaven, produit par Moroder et publié en 1979, remplace largement les guitares par des séquenceurs, des synthétiseurs et une batterie très tendue. Russell conserve ses envolées, tandis que Ron place ses histoires dans une machine qui avance sans respirer. The Number One Song in Heaven, Beat the Clock et Tryouts for the Human Race déplacent Sparks vers la piste de danse sans le convertir aux usages de la nuit. La presse britannique de l’époque accueille souvent le disque avec réserve, parfois avec hostilité. Les lectures rétrospectives y voient au contraire une étape importante dans la formation de la synthpop. L’avant-garde a parfois besoin de quelques décennies pour recevoir son badge à l’entrée.
Le duo continue ensuite à traiter les genres comme du mobilier déplaçable. Il passe par la new wave, la pop électronique et des formes plus orchestrales, avec des périodes nettement moins visibles que d’autres. En 1994, When Do I Get to Sing “My Way” remet son goût du mélodrame synthétique au premier plan. La rupture la plus franche arrive toutefois avec Lil’ Beethoven en 2002. Les rythmes conventionnels reculent au profit du piano, de masses vocales, de cordes et de phrases répétées jusqu’à devenir légèrement inquiétantes. En 2015, l’album de FFS avec Franz Ferdinand confronte cette méthode à un groupe de rock qui connaît lui aussi la valeur d’un costume bien coupé. Deux ans plus tard, Hippopotamus atteint la septième place au Royaume-Uni. C’est le premier album de Sparks classé dans le Top 10 britannique depuis Propaganda en 1974, preuve chiffrée qu’une longue absence des hauteurs n’interdit pas d’y remonter.

Sparks entre Los Angeles, Londres et Paris
La géographie de Sparks ressemble à sa musique : le point de départ ne suffit jamais à expliquer le résultat. Los Angeles reste la base de travail des frères et le lieu où ils enregistrent une large part de leurs disques récents. L’Angleterre leur a offert le premier succès massif, des musiciens et un public capable d’accepter leur étrangeté sans demander de mode d’emploi. L’Europe a ensuite entretenu ce lien, même lorsque leur visibilité américaine diminuait. En France, leur proximité avec Les Rita Mitsouko passe notamment par Singing in the Shower, enregistré pour Marc & Robert. Leur intérêt pour le cinéma prend une autre forme avec The Seduction of Ingmar Bergman, œuvre radiophonique narrative publiée en 2009. Annette, d’abord pensé comme un album racontant une histoire, devient ensuite un film mis en scène par Leos Carax avec Adam Driver et Marion Cotillard. Le film ouvre le Festival de Cannes en 2021, puis la musique de Ron et Russell Mael reçoit le César de la meilleure musique originale en 2022.
Le cinéma a aussi changé la manière dont le public regarde les deux frères. En 2021, le documentaire The Sparks Brothers d’Edgar Wright déroule leur carrière sans dissiper complètement le mystère, ce qui évite au film de ranger Ron et Russell dans une vitrine. En 2023, The Girl Is Crying in Her Latte marque leur retour chez Island Records et accompagne une nouvelle hausse de leur visibilité. MAD!, leur vingt-huitième album studio, paraît en mai 2025 et atteint la deuxième place du classement britannique, leur meilleur résultat pour un album. L’EP MADDER! suit en octobre, comme si le point d’exclamation avait encore besoin de place. Le 14 août 2026, Live On The Moon transforme un concert avec groupe complet en fiction lunaire, avec Cate Blanchett chargée de l’introduction et de la sortie. Le vendredi 28 août 2026, Sparks retrouvera un décor plus vérifiable à Rock en Seine, sur la scène AXS du Domaine national de Saint-Cloud. Russell pourra reprendre l’espace, Ron rester presque immobile, et la vieille opposition produira encore du mouvement.
Sources :
- Sparks – Sparks Official Website – 2026
- Rock en Seine – Rock en Seine 2026 – Lineup – 2026
- MusicRadar – “We liked the sound of what Giorgio was doing with I Feel Love”: Russell Mael on how Sparks went beyond pop – 2026
- Under the Radar – Sparks on the 50th Anniversary of “Kimono My House” – 2024
- Associated Press – Sparks has been making music for more than half a century. They see no reason to retire – 2025
- The Guardian – “We have a hostility to being boring”: Sparks, still flying in their 70s – 2021
- Pitchfork – Sparks: Nº 1 in Heaven – 2021
- Le Monde – « Mad ! », l’impérissable grain de folie des Sparks – 2025
- Pitchfork – Listen to Sparks’ New Song With Adam Driver and Marion Cotillard – 2021
En concert à Rock en Seine – Du 26 au 30 août 2026 – Domaine de Saint-Cloud – Site officiel




















