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Rihanna : huit albums et une pop sans mode d’emploi

Portrait 3D de Rihanna avec cheveux noirs ondulés, bijoux argentés et manteau de fourrure gris, dans une lumière froide.

Huit albums studio, des dizaines de tubes et une voix qui passe du dancehall au R&B. Rihanna, chanteuse originaire de la Barbade, a construit l’une des carrières les plus singulières de la pop des années 2000 et 2010. Après Anti, son dernier album, son retour musical reste attendu. Une bonne occasion de revenir sur ses disques, ses changements de son et cette manière bien à elle de ne jamais rester où on l’attend.

Rihanna, une voix qui ne rentre pas dans les cases

Le 12 février 2023, Rihanna apparaît au-dessus du terrain du Super Bowl, à Glendale, en Arizona. Elle porte une combinaison rouge, entourée de danseurs habillés de blanc. Sous ses pieds, une plateforme suspendue avance dans le vide. Pendant treize minutes, les tubes défilent : Bitch Better Have My Money, Where Have You Been, We Found Love, Work, Umbrella et Diamonds. Pas d’invité surprise, pas de changement de décor permanent, simplement une succession de chansons que le public reconnaît presque immédiatement. Certaines ont plus de quinze ans, d’autres viennent d’un disque plus récent. Elles n’ont pas toujours grand-chose en commun, sinon cette voix un peu rauque, parfois traînante, capable de devenir glaciale ou presque fragile.

Tout commence pourtant dans une configuration assez classique. Née à la Barbade en 1988, Robyn Rihanna Fenty rencontre le producteur américain Evan Rogers, qui l’aide à enregistrer ses premières maquettes. Elle signe ensuite chez Def Jam, alors dirigé par Jay-Z. En 2005, Pon de Replay arrive avec un rythme de dancehall, une basse insistante et un refrain conçu pour les pistes de danse. Son premier album, Music of the Sun, mêle influences caribéennes, reggae et R&B américain. L’année suivante, A Girl Like Me élargit la formule avec SOS et Unfaithful, deux chansons presque opposées dans leur intention. La première utilise l’énergie de la dance-pop, tandis que la seconde installe Rihanna dans le registre de la ballade dramatique. Sa voix n’a pas encore toute l’assurance des albums suivants, mais elle possède déjà cette diction particulière qui fera sa force. À ce stade, Rihanna ressemble encore à une jeune chanteuse que l’industrie cherche à installer dans une catégorie bien précise.

En 2007, Good Girl Gone Bad change sérieusement la donne. Rihanna coupe ses cheveux, adopte un carré noir asymétrique et abandonne une partie de son image adolescente. Musicalement, le disque s’éloigne des premières couleurs tropicales pour embrasser une pop plus électronique, plus nerveuse et plus sombre. Umbrella, enregistré avec Jay-Z, repose sur une batterie lourde, une mélodie immédiatement identifiable et un refrain dont les syllabes deviennent presque un instrument. Don’t Stop the Music installe la chanteuse sur les pistes de danse, tandis que Shut Up and Drive emprunte à une pop plus rock. La réédition de l’album accueille ensuite Disturbia, avec son atmosphère inquiétante et ses synthétiseurs agressifs. Dans les clips, le personnage change aussi : moins souriant, plus frontal, parfois volontairement inaccessible. Rihanna cesse progressivement d’être une interprète interchangeable pour devenir une chanteuse dont chaque nouvelle chanson peut déplacer l’image.

Discographie de Rihanna : le goût du changement

Avec Rated R, sorti en novembre 2009, Rihanna prend une direction nettement plus sombre. L’album paraît après l’agression dont elle a été victime de la part de Chris Brown, son compagnon de l’époque. Le contexte est public, mais il ne suffit pas à résumer le disque. Russian Roulette avance sur une tension presque immobile, avec des percussions espacées et une voix qui semble retenir son souffle. Hard durcit le ton avec une production hip-hop, tandis que Rude Boy retrouve une pulsation caribéenne beaucoup plus provocante. Les guitares, les basses épaisses et les arrangements électroniques donnent à l’ensemble une couleur froide. Le disque est parfois pesant, parfois inégal, mais il refuse l’obligation de divertir à chaque morceau. Surtout, Rihanna y affirme une manière d’interpréter où la retenue et l’agressivité comptent autant que la puissance vocale.

L’année suivante, changement complet de température. Sur Loud, Rihanna retrouve des couleurs éclatantes, des refrains énormes et des productions destinées aux radios comme aux clubs. Only Girl (In the World) avance sur une électronique euphorique, What’s My Name?, avec Drake, conserve un balancement plus proche du R&B caribéen, et S&M pousse la provocation dans une pop mécanique. L’album n’est pas une œuvre particulièrement subtile, mais ses chansons savent exactement ce qu’elles cherchent à produire. En 2011, Talk That Talk poursuit cette logique avec une énergie plus directement électronique. Produit par Calvin Harris, We Found Love associe un refrain simple à une montée de synthétiseurs qui finit par tout emporter. Son clip, réalisé par Melina Matsoukas en Irlande du Nord, montre une relation amoureuse destructrice, entre fêtes, disputes et consommation de drogues. Sous le morceau que tout le monde danse, Rihanna glisse une histoire nettement moins euphorique.

En 2012, Unapologetic pousse encore ce mélange de provocation et de vulnérabilité. Diamonds, écrit notamment par Sia, ralentit le rythme et installe Rihanna dans une pop ample, portée par une mélodie presque solennelle. Sur Stay, en duo avec Mikky Ekko, un piano et quelques cordes suffisent à exposer sa voix sans l’épaisseur habituelle des productions électroniques. À l’opposé, Pour It Up s’appuie sur une basse lourde et une production minimaliste proche du hip-hop sudiste. Le disque passe d’une ambiance à l’autre avec une assurance parfois excessive. Certaines collaborations et certains choix artistiques divisent alors la critique, notamment le duo Nobody’s Business avec Chris Brown. Cette accumulation peut donner l’impression d’un album conçu davantage autour de chansons fortes que d’une véritable unité. Mais elle montre aussi que Rihanna ne se limite plus au rôle de chanteuse pop chargée d’enchaîner les refrains efficaces.

ANTI, le silence et ce qui reste de Rihanna

En janvier 2016, ANTI arrive après une attente inhabituelle dans la carrière de Rihanna. Pour la première fois depuis ses débuts, elle ne semble plus pressée de fournir un nouvel album à intervalles réguliers. Le disque s’ouvre sur Consideration, une collaboration avec SZA où la chanteuse revendique son indépendance sur un rythme heurté. Work, avec Drake, retrouve le dancehall, mais sa diction relâchée et son refrain répétitif refusent la netteté habituelle des grands tubes pop. Needed Me mise sur une froideur presque insolente, tandis que Kiss It Better mêle guitares électriques et R&B sensuel. Rihanna reprend même New Person, Same Old Mistakes de Tame Impala, sous le titre Same Ol’ Mistakes, en conservant largement la production psychédélique originale. Avec Love on the Brain, elle revient vers une soul ancienne, chantée avec une intensité inhabituelle dans sa discographie. Anti n’est pas dépourvu de longueurs, mais c’est le disque où ses choix musicaux paraissent les moins soumis à l’obligation du tube.

Depuis, Rihanna n’a publié aucun autre album studio. Elle continue pourtant d’enregistrer ponctuellement, notamment pour des bandes originales. En 2022, Lift Me Up, composée pour Black Panther: Wakanda Forever, marque un retour avec une ballade dépouillée, très éloignée de ses grands succès dance-pop. Le film accueille également Born Again, autre chanson enregistrée par la chanteuse. En mai 2025, Friend of Mine, destinée au film d’animation Les Schtroumpfs, retrouve une production plus rythmique, influencée par l’afrobeats. Ces sorties montrent qu’elle n’a pas complètement quitté la musique, mais elles ne dessinent pas encore la direction d’un neuvième album. En février 2025, Rihanna confiait à Harper’s Bazaar chercher une musique qui ne serait pas nécessairement commerciale ni adaptée aux formats radiophoniques. En août 2026, A$AP Rocky confirmait qu’elle travaillait en studio, sans annoncer de date de sortie.

Cette absence discographique contraste avec son omniprésence ailleurs. Ses activités dans les cosmétiques, la lingerie et la mode ont progressivement pris une place considérable dans son image publique, parfois davantage que ses chansons. Mais réduire Rihanna à une femme d’affaires reviendrait à oublier ce que ses disques ont apporté à la pop : une circulation naturelle entre dancehall, R&B, hip-hop, électronique et influences rock. Sa manière de chanter, parfois presque parlée, a également montré qu’une interprète pouvait imposer une personnalité sans multiplier les démonstrations vocales. Des artistes comme Sabrina Carpenter ont cité son travail, tandis que des auteurs tels qu’Ed Sheeran ont expliqué avoir régulièrement imaginé des chansons destinées à Rihanna. En 2019, Pitchfork classait Anti à la douzième place de sa sélection des 200 meilleurs albums des années 2010, signe d’une reconnaissance critique qui dépasse ses ventes et ses classements. ANTI reste le dernier véritable chapitre d’une carrière musicale pourtant commencée à un rythme effréné. La question n’est plus vraiment de savoir si Rihanna peut encore enregistrer un tube, mais quelle musique elle souhaite désormais défendre.

Par quels albums commencer pour découvrir Rihanna ?

Pour découvrir la discographie de Rihanna, mieux vaut commencer par Good Girl Gone Bad (2007), le disque qui transforme une jeune chanteuse de R&B en figure centrale de la pop mondiale. Umbrella, Don’t Stop the Music et Shut Up and Drive résument assez bien ce premier virage. Avec Rated R (2009), l’ambiance devient plus sombre, entre les tensions de Russian Roulette et l’insolence de Rude Boy. Loud (2010) prend ensuite la direction opposée, avec des refrains immédiats et une pop électronique taillée pour les clubs. Talk That Talk (2011) prolonge cette période, notamment avec We Found Love, avant qu’Unapologetic (2012) ne fasse cohabiter les ballades Diamonds et Stay avec les basses lourdes de Pour It Up. Mais le disque à garder pour la fin reste ANTI (2016). Rihanna y abandonne une partie des recettes qui ont assuré son succès, passant du dancehall de Work au R&B de Needed Me, puis à la soul de Love on the Brain. C’est probablement son album le plus personnel dans ses choix musicaux, et celui qui supporte le mieux une écoute complète. Dix ans plus tard, il reste aussi son dernier album studio. Une conclusion provisoire à une discographie qui semblait, jusque-là, incapable de ralentir.


Sources

  • AllMusic — Rihanna: Biography, Discography, Albums & Expert Reviews — Date non indiquée.
  • The Guardian — Sweetness and Steel — 23 mai 2008.
  • Pitchfork — Rihanna: Rated R Album Review — 2 décembre 2009.
  • Pitchfork — Video: Rihanna: “We Found Love” — 19 octobre 2011.
  • Pitchfork — Rihanna: ANTI Album Review — 2016.
  • Pitchfork — The 200 Best Albums of the 2010s — 8 octobre 2019.
  • Associated Press — Rihanna is pregnant again, rep says after Super Bowl show — 12 février 2023.
  • Harper’s Bazaar — Rihanna Is the People’s Pop Star — 22 février 2025.
  • NME — Rihanna shares ‘Friend Of Mine’ – her first new single since 2022 — 16 mai 2025.
  • Rolling Stone — There Won’t Ever Be Another Pop Star Like Rihanna — 29 janvier 2026.