Dans Dracula (1992), Francis Ford Coppola confie à Eiko Ishioka les costumes de Gary Oldman. Armure rouge, robe de soie, costume gris et lunettes bleues : chaque silhouette raconte une autre facette du vampire. À l’approche d’Halloween, retour sur un vestiaire où le vêtement devient une seconde peau.
Les costumes de Dracula de Coppola : le rouge à même la peau
Dans Dracula, réalisé par Francis Ford Coppola en 1992, Gary Oldman ne porte pas simplement des costumes. Il change de corps avec eux. La créatrice japonaise Eiko Ishioka imagine un vampire dont les apparences successives composent presque plusieurs personnages. Guerrier, vieillard, aristocrate ou créature monstrueuse : chacun possède ses vêtements, ses couleurs et ses matières. Coppola fait du vêtement un élément central de sa mise en scène, au point de lui confier une partie du travail habituellement réservé aux décors. Le noir traditionnel du vampire ne disparaît pas complètement, mais il cesse de commander l’ensemble. Le rouge prend sa place, avec une insistance presque gênante. Chez ce Dracula, le sang ne se contente plus de couler : il se porte.
La première apparition du prince Vlad donne immédiatement la mesure du projet. Son armure rouge épouse les formes d’une musculature humaine mise à nu. Les reliefs suivent les pectoraux, les épaules et les bras comme des faisceaux de muscles tendus. La surface brillante ressemble moins à du métal qu’à une peau dont on aurait retiré l’enveloppe. Même le casque, avec ses formes animales, éloigne le personnage du simple chevalier médiéval. Cette armure ne protège plus vraiment le corps : elle semble exposer ce qu’il devrait cacher. La puissance militaire se mêle ainsi à une image de chair blessée. Avant même de devenir vampire, Vlad possède déjà l’apparence d’un homme écorché. Cette manière de confondre le vêtement et le corps se retrouve également dans Wicker, où le costume en osier devient une seconde peau.
Lorsque Jonathan Harker, interprété par Keanu Reeves, rencontre le comte dans son château de Transylvanie, la silhouette a radicalement changé. Dracula est devenu un vieillard au visage pâle, dominé par une coiffure blanche aux volumes presque théâtraux. Il porte une longue robe rouge d’inspiration orientale, brodée de motifs dorés, dont la traîne se répand sur le sol. Les références aux vêtements japonais et aux habits de cour se mêlent sans chercher la reconstitution historique. La longueur du tissu impose une distance entre Dracula et son visiteur. Chaque déplacement entraîne derrière lui une masse rouge qui semble prolonger son corps. Le vêtement affirme un pouvoir que son visage vieillissant ne parvient plus à garantir. Il ressemble à un souverain qui refuse d’abandonner son trône, quitte à régner en robe de chambre.

À Londres, Dracula apprend à s’habiller comme un gentleman
À Londres, Dracula abandonne ses grandes étoffes rouges pour une silhouette plus proche du vestiaire masculin victorien. Le comte rajeuni porte un costume gris, un manteau assorti, un haut-de-forme et des gants. Une canne complète cet ensemble soigneusement composé. Sa chevelure sombre descend pourtant librement sur ses épaules, rompant avec la retenue des autres gentlemen. L’apparence évoque un homme fortuné, attentif aux codes de son époque, mais incapable de les respecter tout à fait. Le gris remplace le rouge sans effacer l’étrangeté. Dracula ne cherche plus à impressionner dans un château : il doit désormais circuler au milieu des vivants. Le costume devient une forme de camouflage social.
Deux accessoires suffisent cependant à trahir ce gentleman un peu trop apprêté. Bien avant les lunettes noires de Neo dans Matrix, celles de Dracula participent déjà à la transformation d’un homme en silhouette immédiatement reconnaissable. Ses lunettes aux verres bleus protègent ses yeux de la lumière, tout en donnant au personnage une allure presque contemporaine des années 1990. Leur couleur tranche avec le gris de ses vêtements. La canne, ornée d’un motif de dragon, rappelle quant à elle les signes de son ancienne identité. Rien n’est complètement abandonné. La sophistication vestimentaire sert autant la séduction que la dissimulation. Gary Oldman joue de cette ambiguïté en passant du maintien aristocratique à des attitudes plus animales. L’homme habillé avec soin reste un prédateur, simplement mieux adapté à la ville.
La couleur révèle aussi ce qui se joue entre Dracula et Mina, interprétée par Winona Ryder. Dans plusieurs scènes, Mina apparaît d’abord dans des tenues aux tons verts, aux ornements inspirés du monde végétal. Ce vestiaire tranche avec la palette rouge et noire du comte. Lorsqu’elle porte ensuite une robe rouge au décolleté dégagé, le rapprochement visuel devient manifeste. Le rouge, jusqu’alors lié au vampire, entre dans sa propre garde-robe. Face aux vêtements sombres de Dracula, le tissu dessine un contraste de peau et de couleur. La mise en scène rapproche les deux personnages avant même que leurs gestes ne suffisent à définir leur relation. Ce changement de robe raconte une attirance, mais aussi l’emprise progressive d’un univers sur un autre.

La robe dorée, ou l’art d’habiller un mort
Le costume le plus étrange de Dracula n’est pourtant ni son armure ni son habit de gentleman. C’est une robe dorée, composée de morceaux d’étoffes aux reflets métalliques, qui enveloppe le vampire lorsqu’il repose dans son cercueil. La surface est fragmentée en motifs et en matières qui accrochent la lumière. Eiko Ishioka s’inspire notamment du Baiser de Gustav Klimt, dont les figures semblent absorbées dans leurs vêtements décorés. Le corps de Dracula disparaît presque sous cette accumulation d’or. La silhouette évoque à la fois un vêtement cérémoniel, un habit religieux et un suaire précieux. L’étoffe ne cherche pas à rendre le personnage séduisant. Elle transforme sa dépouille en objet de culte.
Cette robe raconte une contradiction essentielle du personnage. Dracula accumule les signes de richesse et de puissance alors qu’il habite un monde de tombeaux, de pierres froides et de corps vieillissants. L’or traduit cette tension avec une efficacité particulière. Il capte la lumière, mais ne rend aucune vie à celui qui le porte. Les références picturales, religieuses et orientales se superposent dans un vêtement qui n’appartient plus à une époque précise. L’aristocrate n’est plus vraiment un homme de son temps. Il ressemble à une relique conservée dans son propre mausolée. Le costume finit par lui donner la permanence que son corps ne possède pas.
La réussite du travail d’Eiko Ishioka tient aussi à cette absence de continuité vestimentaire rassurante. Un même personnage passe de la musculature rouge d’un guerrier à la fluidité d’une robe, puis à la rigueur d’un costume trois-pièces. Les matières changent avec sa manière d’occuper l’espace. L’armure tend le corps, la traîne rouge agrandit ses mouvements, le costume gris les discipline et la robe dorée les suspend. Ces silhouettes associent le masculin et le féminin, la force et l’épuisement, l’élégance et la monstruosité. Elles refusent l’idée d’un Dracula reconnaissable à un seul uniforme. Ce travail vaut à Eiko Ishioka l’Oscar des meilleurs costumes en 1993. Il laisse surtout au cinéma un vampire que l’on identifie autant à ses vêtements qu’à son visage.
Dans le Dracula de Coppola, le costume ne vient jamais compléter le personnage. Il le fabrique, le protège ou le dénonce. Sous les soies, les armures et les dorures, le comte change constamment d’apparence. Une chose demeure : même habillé en gentleman, Dracula ne parvient jamais tout à fait à passer pour un homme ordinaire.

Sources :
- Academy of Motion Picture Arts and Sciences — How an Apocalypse Now Poster Led to Oscar-Winning Costumes for Bram Stoker’s Dracula — 4 novembre 2015. Oscars
- Academy Museum — Bram Stoker’s Dracula: Eiko Ishioka and Francis Ford Coppola — 22 octobre 2020. academymuseum.org
- The Independent — Eiko Ishioka: Celebrating the designer’s extraordinary costumes for Bram Stoker’s Dracula — 13 juillet 2017. The Independent
- Modes pratiques — L’élégance des vampires : l’évolution de leur vestiaire, des romans aux écrans — Sylvie Perault. Modes pratiques
- Gothic Keats Press — Eiko Ishioka’s Costume Design for Bram Stoker’s Dracula: When The East Meets The West — Tatiana Fajardo.














