Sorti le 2 octobre 1995, (What’s the Story) Morning Glory? transforme Oasis en phénomène populaire britannique. Entre les guitares saturées de Morning Glory, la douceur trompeuse de Wonderwall et les refrains de Don’t Look Back in Anger, les frères Gallagher donnent à la Britpop une dimension collective. Trente et un ans plus tard, retour sur un disque qui ressemble à une longue nuit anglaise, prolongée par un cocktail original, The Morning After, où le miel, les agrumes et l’amertume racontent le réveil après la fête.
Oasis (What’s the Story) Morning Glory? : le bruit, la gloire et le reste
Il y a des disques qui arrivent discrètement, et d’autres qui semblent vouloir occuper toute la place. Et (What’s the Story) Morning Glory? appartient franchement à la seconde catégorie. Dès les premières secondes de Hello, une guitare acoustique laisse croire à une entrée relativement paisible, avant que le groupe ne déploie son mur de son. Les guitares remplissent l’espace, la batterie cogne, la voix de Liam Gallagher surgit avec cette manière de chanter qui semble défier celui qui écoute. Rien n’est particulièrement subtil, mais tout est immédiatement reconnaissable. En octobre 1995, le groupe de Manchester n’a déjà plus grand-chose d’une découverte confidentielle. Son premier album, Definitely Maybe, sorti l’année précédente, a installé ses ambitions et son insolence dans le paysage britannique. Le second ne cherche plus à obtenir une place : il se comporte comme si elle lui appartenait déjà.
L’enregistrement se déroule principalement au printemps 1995, aux studios Rockfield, près de Monmouth, au pays de Galles. Noel Gallagher écrit les chansons, chante sur certains titres et partage la production avec Owen Morris. Ce dernier avait déjà travaillé sur Definitely Maybe, dont il avait façonné le son compact et frontal. Pour Morning Glory, les arrangements prennent davantage de place, mêlant guitares acoustiques, électriques, claviers et nappes de cordes. Le producteur conserve pourtant une obsession : faire sonner l’ensemble aussi fort que possible. La compression réduit les écarts de volume entre les instruments et donne au disque cette densité presque permanente. Même lorsqu’une chanson ralentit, quelque chose continue de pousser derrière la mélodie. Ce traitement sonore deviendra l’une des signatures de l’album, mais aussi l’une de ses limites : à force de remplir chaque espace, la musique laisse parfois peu de place au silence.
La transformation se joue surtout dans les compositions de Noel Gallagher. Là où Definitely Maybe avançait avec la fougue de musiciens qui rêvaient d’échapper à leur quotidien, Morning Glory alterne désormais démonstrations de force et moments de fragilité. Roll With It conserve le goût des guitares directes et des refrains qui ne s’expliquent pas. Some Might Say empile les accords avec une assurance presque excessive, tandis que Cast No Shadow découvre une douceur plus inquiète, dans un hommage à Richard Ashcroft, chanteur de The Verve. Sur She’s Electric, le groupe retrouve une légèreté mélodique très marquée par la pop britannique des années 1960. Les Beatles ne sont jamais loin, parfois au point de rendre les emprunts et les ressemblances difficiles à ignorer. Mais Oasis n’essaie pas vraiment de faire oublier ses références : le groupe les affiche et les amplifie. Derrière l’attitude bravache, les chansons parlent souvent de départ, d’attente, de solitude ou de quelqu’un qui pourrait rendre la vie supportable.
Une bataille avec Blur, puis des refrains pour tout un pays
Avant même sa sortie, l’album se retrouve au centre d’une bataille qui dépasse largement la musique. Le 14 août 1995, Blur publie Country House le même jour qu’Oasis sort Roll With It. La presse britannique transforme cette concurrence commerciale en affrontement culturel, opposant schématiquement le Sud au Nord, les étudiants en art aux garçons de Manchester. Blur remporte la bataille des singles, avec environ 274 000 exemplaires vendus contre 216 000 pour Oasis. Les tabloïds tiennent leur feuilleton et les maisons de disques leurs chiffres de ventes. Mais le véritable changement d’échelle intervient le 2 octobre, lorsque le deuxième album d’Oasis paraît chez Creation Records. Il s’en écoule 347 000 exemplaires au Royaume-Uni pendant sa première semaine, selon les chiffres communiqués par le groupe. Morning Glory passera finalement dix semaines, non consécutives, à la première place du classement britannique des albums.
Wonderwall joue un rôle décisif dans cette expansion. La chanson commence sans les murs de guitares habituels, avec une rythmique acoustique répétitive et une mélodie qui semble avancer sur la pointe des pieds. La voix de Liam Gallagher conserve son grain rugueux, mais elle devient moins agressive, presque hésitante par endroits. Un Mellotron apporte une couleur de violoncelle, tandis que les arrangements de cordes donnent au morceau une ampleur discrète. Cette fragilité apparente ouvre Oasis à un public qui ne se reconnaît pas nécessairement dans les démonstrations de force du groupe. Wonderwall atteint la deuxième place des ventes de singles britanniques, sans jamais prendre la première, mais sa diffusion va largement dépasser ce résultat. La chanson finit par appartenir autant aux musiciens amateurs, aux soirées entre amis et aux reprises collectives qu’à ses créateurs. C’est peut-être la contradiction la plus intéressante d’Oasis : un groupe réputé pour son arrogance a trouvé l’un de ses refrains les plus populaires dans une chanson qui exprime surtout le besoin de quelqu’un d’autre.
Avec Don’t Look Back in Anger, Noel Gallagher passe lui-même derrière le micro pour interpréter l’un des morceaux centraux du disque. L’introduction au piano rappelle ouvertement l’univers de John Lennon, avant que les guitares et le refrain ne ramènent la chanson vers les grandes cérémonies du rock britannique. Là encore, les paroles conservent une part d’ambiguïté, mais la mélodie se prête à une appropriation immédiate. En 2017, après l’attentat de Manchester, la chanson sera reprise lors de rassemblements et de cérémonies d’hommage, très loin du contexte qui l’avait vue naître. À l’autre extrémité du disque, Champagne Supernova étire pendant plus de sept minutes une rêverie où les guitares se mêlent aux interventions de Paul Weller. Le morceau avance lentement, prend de l’ampleur, puis semble se dissoudre dans ses propres excès. Entre les deux, Morning Glory rappelle que le groupe reste capable de lancer ses riffs comme une porte que l’on claque, tandis que les fragments instrumentaux de The Swamp Song viennent interrompre le déroulement des chansons. L’album ne cherche donc pas seulement à aligner des singles : il passe sans cesse du vacarme à la tendresse, de l’affirmation à une étrange sensation de vide.
The Morning After : le cocktail qui reste quand la musique s’arrête
Il y a quelque chose de profondément nocturne dans (What’s the Story) Morning Glory?, malgré son titre qui évoque le matin. Les chansons donnent souvent l’impression d’appartenir à cet instant où une soirée se prolonge alors que tout le monde devrait déjà être rentré. Les voix deviennent plus fortes, les conversations tournent en rond et les certitudes résistent de moins en moins bien à la fatigue. L’idée d’un cocktail inspiré par l’album ne peut donc pas se limiter à une boisson spectaculaire, servie sous prétexte que Champagne Supernova contient le mot champagne. Ce serait trop facile, et probablement un peu trop élégant pour Oasis. Le disque appelle plutôt un mélange direct, généreux, avec une douceur immédiate et une amertume qui s’installe progressivement. Quelque chose que l’on pourrait boire dans un pub de Manchester ou un bar londonien, sans que le décor cherche à jouer la nostalgie des années 1990. Le cocktail portera un nom simple, presque évident : The Morning After, le lendemain matin.
La base repose sur un gin London Dry, dont les notes de genièvre et d’agrumes conservent un caractère suffisamment franc pour ne pas disparaître derrière les autres ingrédients. Dans un shaker, verser 40 ml de gin, 30 ml de jus de pamplemousse rose frais, 15 ml de jus de citron jaune, 15 ml de sirop de miel et 10 ml de Campari. Le sirop de miel se prépare avec une part de miel pour une part d’eau chaude, puis se laisse refroidir, afin d’obtenir une texture fluide et facile à mélanger. Ajouter des glaçons et secouer énergiquement une dizaine de secondes, comme si l’on cherchait à rassembler les guitares de l’album dans un espace trop étroit. Filtrer dans un verre highball rempli de gros glaçons, puis compléter avec 40 ml d’eau gazeuse bien froide. Un zeste de pamplemousse exprimé au-dessus du verre libère une dernière note vive, avant de venir se poser sur le bord. Le liquide prend une teinte rose orangé, légèrement trouble, sans décoration supplémentaire ni petit théâtre inutile. Le miel apporte le confort mélodique de Wonderwall, le citron rappelle le mordant de Liam Gallagher et le Campari laisse une amertume qui évoque davantage les derniers accords de Champagne Supernova que les premières minutes de Roll With It.
La dégustation doit suivre le mouvement de l’album plutôt que chercher à l’accompagner servilement. Le premier contact se fait sur Hello ou Roll With It, lorsque les glaçons sont encore nets et que le gin domine les agrumes. Avec Wonderwall, le miel commence à prendre sa place, sans faire disparaître l’acidité du citron. La boisson semble alors plus douce qu’elle ne l’est réellement, comme ces mélodies d’Oasis qui cachent leur rudesse derrière des refrains familiers. Lorsque Don’t Look Back in Anger arrive, le verre peut rester quelques instants sur la table, pendant que la chanson occupe tout l’espace. Il faut ensuite retrouver le cocktail sur Morning Glory, avant de le laisser accompagner les longues minutes de Champagne Supernova. Avec la fonte des glaçons, les saveurs s’assouplissent, le gin recule et l’amertume du Campari devient plus perceptible à mesure que la douceur s’efface. Il reste alors un fond de verre, quelques notes de guitare et cette impression assez caractéristique du disque : avoir vécu quelque chose d’immense, sans savoir exactement ce qui mérite encore d’être célébré.

Sources :
- Oasis — (What’s The Story) Morning Glory? — Discographie officielle, date de publication non indiquée.
- Official Charts — (What’s the Story) Morning Glory? by Oasis — Classements et historique des ventes.
- Sound On Sound — Classic Tracks: Oasis ‘Wonderwall’ — Novembre 2012. Entretien technique avec Owen Morris sur l’enregistrement et la production.
- The Guardian — Oasis battle Blur for the Britpop crown — 10 juin 2011.
- Los Angeles Times — Album Reviews: Oasis, (What’s the Story) Morning Glory? — 1er octobre 1995.
- Sky Sports — Tributes to Manchester and London terror attack victims at France v England — 14 juin 2017.




















