De la tunique verte de The Legend of Zelda (1986) au bleu de Breath of the Wild, Link a traversé quarante ans de jeux Nintendo en changeant régulièrement de silhouette. Derrière le bonnet pointu, les bottes et les épées, ses vêtements racontent surtout l’évolution d’un héros longtemps prisonnier de son propre uniforme.
La tunique verte de Link : un uniforme avant d’être un costume
En 1986, Link possède déjà une silhouette que les décennies suivantes modifieront sans vraiment l’effacer. Une tunique verte, une ceinture brune, des bottes et un long bonnet pointu qui prolonge sa tête vers l’arrière. L’ensemble ressemble davantage à la tenue d’un jeune aventurier qu’à l’équipement d’un chevalier. Pas d’armure imposante, pas d’apparat royal, rien qui indique immédiatement un statut exceptionnel. La tunique est courte, la taille marquée, les jambes libres de leurs mouvements. Cette économie de moyens donne à Link une identité immédiatement reconnaissable, même avec les quelques pixels des premiers jeux. Dans Ocarina of Time (1998), le costume devient celui d’un enfant élevé parmi les Kokiris, le peuple de la forêt. Lorsqu’il prend l’apparence d’un jeune adulte, son corps change, ses proportions s’allongent, mais le vert demeure. L’homme a grandi dans les vêtements du garçon. Une façon assez littérale de montrer que le héros n’a pas vraiment choisi ce qu’il représente.
The Wind Waker (2003) prend cette tradition avec beaucoup moins de solennité. Sur l’île de l’Aurore, Link commence son aventure dans une chemise bleue ornée d’un homard, avec un pantalon clair et les pieds nus. Une tenue d’enfant insulaire, sans la moindre ambition héroïque. Pour son anniversaire, sa grand-mère lui offre les habits verts traditionnellement portés en hommage au Héros du Temps. Le vêtement précède donc la vocation : Link est habillé comme un héros avant d’en devenir un. Le contraste entre la chemise bleue et la tunique verte installe une distance amusante entre sa vie quotidienne et les attentes de la légende. Dans Skyward Sword (2011), le vert possède une autre justification : c’est la couleur de l’uniforme de la promotion de Link à l’école de chevalerie de Célesbourg. Tunique portée sur une cotte de mailles, pantalons amples, gants et bottes composent cette fois une véritable tenue d’élève chevalier. Le costume légendaire a quelque chose de beaucoup plus administratif qu’on ne l’imaginait.

Majora’s Mask, Twilight Princess : quand le vêtement transforme le corps
Avec Majora’s Mask (2000), Nintendo pousse beaucoup plus loin la question de l’apparence. Link ne change plus seulement de tunique : il enfile des masques qui modifient entièrement son corps. Le masque Mojo le transforme en petite créature végétale, tandis que les masques Goron et Zora lui permettent d’adopter d’autres silhouettes, d’autres mouvements et d’autres capacités. Il ne suffit plus de changer de vêtements pour appartenir à un groupe. Il faut littéralement emprunter un autre corps. Chaque transformation modifie aussi les rapports avec les habitants de Termina, dont certains reconnaissent dans ces formes des personnages de leur propre histoire. Le masque devient une identité provisoire, avec ses avantages et ses contraintes. Cette idée prolonge ce qu’Ocarina of Time avait esquissé avec ses tuniques rouge et bleue, adaptées respectivement à la chaleur et aux déplacements sous l’eau. Dans Majora’s Mask, la fonction pratique du costume déborde sur la place même du personnage dans le monde.
Twilight Princess (2006) choisit une direction presque opposée. Link apparaît d’abord comme un jeune villageois vêtu de vêtements de travail, avant d’hériter de la tenue du héros. Sa nouvelle tunique verte est plus sombre, plus épaisse visuellement, portée sur une cotte de mailles. Les coutures deviennent visibles, les ceintures se multiplient, des pochettes s’installent à la taille. Les bottes et les protections de cuir donnent à l’ensemble un aspect plus robuste, moins proche du conte illustré. Cette silhouette s’accorde aux forêts obscures, aux pierres humides et à l’atmosphère inquiète du jeu. La transformation de Link en loup fait ensuite disparaître l’uniforme au profit d’un corps entièrement différent. Entre ces deux états, le costume humain ressemble presque à une armure destinée à maintenir une identité stable. Dans Spirit Tracks (2009), Nintendo retrouve une idée plus légère : Link débute en apprenti conducteur de train, avec un uniforme bleu et une casquette. Avant de sauver Hyrule, il avait donc un métier.

Les costumes de Link dans Zelda : la liberté de quitter le vert
En 2017, Breath of the Wild rompt visiblement avec l’image traditionnelle de Link. La tunique verte et le bonnet pointu cèdent leur place, dans la représentation principale du jeu, à la tunique bleue de Prodige. Les cheveux blonds sont davantage dégagés, le visage moins encadré par un couvre-chef, et la silhouette gagne une allure de voyageur. Ce changement répond à une intention précise des développeurs. Eiji Aonuma souhaitait un personnage plus neutre, moins enfermé dans son apparence légendaire, tandis que le bleu permettait aussi de mieux distinguer Link au milieu des paysages verts d’Hyrule. Mais la transformation dépasse la couleur. Pour affronter le froid, le héros enfile des vêtements chauds ; pour escalader, il adopte une tenue adaptée ; pour progresser discrètement, il choisit un équipement plus léger et spécialisé. L’armure zora, elle, lui permet même de remonter les cascades. Pour la première fois à cette échelle dans la série, s’habiller devient une décision permanente du joueur. Link n’est plus condamné à traverser tout un royaume avec la même paire de bottes.
Tears of the Kingdom (2023) poursuit cette liberté, tout en déplaçant l’attention vers une partie du corps longtemps dissimulée : le bras droit. Transformé au début de l’aventure, celui-ci présente une apparence surnaturelle que les costumes peuvent laisser apparaître. La tenue archaïque, avec sa coupe asymétrique et son épaule découverte, met particulièrement en évidence cette nouvelle anatomie. Link conserve ses traits familiers, mais son corps porte désormais une histoire qui ne dépend plus seulement de ce qu’il porte. Nintendo a voulu faire de ce bras un signe distinctif immédiatement identifiable, comme le bonnet vert l’avait été pendant des décennies. Dans Echoes of Wisdom (2024), le vêtement retrouve une fonction différente : la transmission. Link porte notamment une capuche dont Zelda hérite lorsqu’elle doit partir à l’aventure à son tour. Ce simple accessoire devient le souvenir matériel d’un personnage absent, et accompagne le passage de la princesse au premier plan. Le héros peut disparaître de l’image ; ses vêtements continuent de raconter son existence.
Sources :
- Nintendo — 40e anniversaire de The Legend of Zelda – Chronologie des jeux
- Le Monde — Nintendo raconte vingt ans d’évolution visuelle de « Zelda » — 9 juillet 2017
- Nintendo Everything — Zelda: Breath of the Wild devs on making Link a more neutral character, giving him a blue tunic — 15 décembre 2018.
- Nintendo – Iwata Asks — Iwata Asks – The Legend of Zelda: Majora’s Mask 3D
- Nintendo — Les développeurs ont la parole, Vol. 9 : The Legend of Zelda: Tears of the Kingdom – Chapitre 2 — 24 mai 2023
- Nintendo — Les développeurs ont la parole, Vol. 13 : The Legend of Zelda: Echoes of Wisdom – Chapitre 3 — 2 octobre 2024.














