Le couturier allemand, mort en 2019, reste au centre de l’après-Chanel, notamment depuis le départ de Virginie Viard, qui avait travaillé avec lui pendant plus de deux décennies avant de lui succéder. Derrière les lunettes noires, le col blanc et les gants, ses collaborateurs décrivent un homme drôle, rapide, loyal, dur à suivre, parfois impossible à atteindre. Le mythe est propre. Les coulisses le sont moins.
Karl Lagerfeld sous le masque : l’armure, le contrôle, la distance
Dans l’interview publiée par British Vogue en 2015, la scène est déjà très écrite. Karl Lagerfeld reçoit, décide, regarde, tranche. Autour de lui circulent actrices, mannequins, assistants, objets, vêtements, téléphones. Le journaliste observe Amanda Harlech, proche collaboratrice, qui relaie ses phrases et les prolonge presque dans la pièce. Lagerfeld ne donne pas seulement un avis. Il distribue l’attention. Il garde la main sur les cheveux, le maquillage, les bijoux, les détails. Même son humour arrive comme un verdict. Il lance qu’il n’a “pas de personnalité”, mais “trois”, selon qu’il travaille pour Chanel, Fendi ou sa propre marque.
Cette mécanique fascine, mais elle fatigue déjà rien qu’à la lire. Lagerfeld travaille dans le mouvement permanent. Amanda Harlech dit dans Vogue qu’il sait quand “un moment” arrive, puis qu’il faut passer au suivant. Lui répond : “I am born to survive.” La formule sonne comme une élégance de guerre. Dans le même entretien, il dit aimer être seul, et parle de la solitude comme d’un luxe. Là aussi, rien n’est simple. Le créateur a besoin d’un cercle très proche, mais tient le monde à distance. L’armure n’est pas seulement vestimentaire.
Les collaborateurs de Karl Lagerfeld racontent un patron rapide, loyal, épuisant
Caroline Lebar, qui a travaillé avec Karl Lagerfeld pendant trente-quatre ans et fut responsable de son image, donne une clé moins spectaculaire. Dans un entretien publié sur le site de la marque Karl Lagerfeld, elle dit qu’il accordait “100 %” de son attention à la personne devant lui, quitte à être en retard au rendez-vous suivant. C’est un détail de bureau, pas une statue. Il écoute, puis il repart. Lebar insiste aussi sur sa résistance au stress. Elle dit ne l’avoir jamais entendu se plaindre, ni dire qu’il manquait d’inspiration. Même s’il doutait, ajoute-t-elle, elle ne l’aurait pas su. Voilà le patron idéal, ou le patron impossible.
La même Caroline Lebar nuance l’image publique. Elle parle d’une “armure” nécessaire. Derrière, selon elle, Lagerfeld était ouvert, drôle, poli, gentil, attentif. Elle ajoute un mot important : loyal. Mais cette loyauté ne tombait pas du ciel. Il fallait gagner sa confiance, avec du temps. Cette phrase dit beaucoup sur lui. Chez Lagerfeld, la proximité semble avoir été une faveur, pas un droit. Il pouvait faire sentir que vous étiez admis. Il pouvait aussi laisser comprendre l’inverse, sans grand discours.
Sébastien Jondeau, le fils de coulisse, et la part domestique
Le témoignage de Sébastien Jondeau déplace le décor. Pendant vingt ans, il a été chauffeur, garde du corps, assistant personnel, homme de confiance et confident de Karl Lagerfeld, selon Quotidien en 2021. Le titre de son livre, Ça va, cher Karl ?, reprend le message qu’il envoyait chaque matin au couturier. Rien de plus banal qu’un SMS du matin. Rien de plus révélateur, aussi. Une sorte de logistique affective. Le grand couturier dépend d’un homme qui vérifie l’état du jour. Le génie, comme tout le monde, commence par répondre ou ne pas répondre.
Dans Vogue, Jondeau dit manquer de “la personne, tout de lui”. La journaliste Virginie Mouzat, qui a coécrit le livre, décrit leur lien comme une relation presque père-fils. Elle précise que Lagerfeld considérait Sébastien “comme un fils”, selon un récit rapporté par un proche de Jondeau. Là encore, il faut rester prudent. Ce n’est pas un dossier psychologique. C’est un témoignage situé, porté par un homme qui a aimé celui qui l’employait. Mais il montre une chose solide : Lagerfeld n’était pas seulement un employeur abstrait. Il fabriquait autour de lui des dépendances fortes, matérielles, sociales, affectives. Cela ouvre des portes. Cela enferme aussi un peu.
Amanda Harlech, les photos, les silences, le petit théâtre social
Dans un extrait de Paradise Now, Amanda Harlech raconte un autre Lagerfeld. Elle dit qu’il aimait être avec ses amis et parler. Mais elle ajoute qu’il n’était pas très bon dans le “small talk” d’un grand salon. Alors il prenait des photos. Le geste est simple. Au lieu de rester assis à bavarder, il transforme la pièce en studio. Il cadre, il organise, il regarde. C’est une façon élégante de fuir la conversation mondaine. C’est aussi une manière de reprendre le pouvoir sur la scène. Même l’embarras devient une production d’image.
Le biographe William Middleton écrit depuis une position d’initié. Il a travaillé en relation avec Lagerfeld à partir de 1995, et sa biographie s’appuie sur des entretiens avec amis et collaborateurs, selon la présentation de l’édition française. Cette proximité donne accès à des pièces fermées, mais elle oblige aussi à lire avec prudence. The Guardian, dans sa critique, rappelle le risque des biographies écrites par des initiés : trop de respect, pas toujours assez de distance. C’est une remarque utile. Lagerfeld a bâti son propre décor avec une efficacité rare. Même après sa mort, il faut encore pousser les rideaux. Et derrière, on trouve moins une vérité finale qu’un homme tenant son rôle jusqu’au bout.
Sources
Vogue – The Vogue Interview: Karl Lagerfeld
Vogue – ‘Everything Is Possible’: Sébastien Jondeau Has Written a Memoir of His Life as Karl Lagerfeld’s Right-Hand Man
i-D – A new book on Karl Lagerfeld from the man by his side for 20 years
Karl Lagerfeld – Behind the Sunglasses Caroline Lebar
Penguin / Paradise Now sample – Paradise Now: The Extraordinary Life of Karl Lagerfeld
AP News – Virginie Viard, who succeeded Karl Lagerfeld at Chanel, leaves fashion house
Lisez – Paradise Now – La vie extraordinaire de Karl Lagerfeld
The Guardian – Paradise Now: The Extraordinary Life of Karl Lagerfeld by William Middleton review
















