Donatella Versace reste un nom central de la mode italienne, mais son actualité a changé de place. En mars 2025, Versace a annoncé qu’elle quittait la direction créative de la maison, occupée depuis 1997, pour devenir chief brand ambassador à partir du 1er avril 2025. Comment une femme devenue image publique permanente a tenu une maison, un vocabulaire visuel et un nom de famille exposé en plein jour.
Donatella Versace, avant l’icône
Donatella Versace naît en 1955 à Reggio Calabria, dans le sud de l’Italie. Elle arrive dans une famille où l’aiguille et le commerce du vêtement ne sont pas des abstractions de magazine. Sa mère tient une activité liée à la couture, et la fratrie compte déjà Gianni et Santo, deux noms qui vont devenir ceux d’une maison entière. Elle rejoint ensuite le travail de Gianni à Milan, puis la maison Versace, fondée en 1978, s’organise avec cette énergie familiale très italienne, à la fois serrée et voyante. Elle n’est pas seulement “la sœur de”. Très tôt, elle circule dans l’image de la marque, dans le style, dans les accessoires, dans la conversation esthétique qui fait le ton Versace. La biographie officielle reste souvent sobre sur le détail des rôles exacts, mais les sources concordent sur sa proximité de travail avec Gianni avant 1997. C’est important, parce que la suite ne sort pas de nulle part.
Ce qui frappe déjà, c’est la clarté du personnage visuel. Les cheveux blonds presque blancs, l’œil lourdement dessiné, le noir, l’or, la peau, la voix grave : chez Donatella Versace, l’apparence n’est jamais un simple emballage. Elle fait partie du système. Dans cette maison, le vêtement ne se contente pas d’être coupé, il doit entrer dans une pièce, prendre la lumière, tenir face aux flashs et ne pas se dissoudre au premier tapis rouge. Donatella Versace comprend très tôt qu’une maison de couture ne vit pas seulement sur un portant, mais dans la photographie, la télévision, les musées, les corps connus et les scandales de goût. La mode, chez elle, est un objet de fabrication qui accepte d’être vu. C’est plus concret que la mythologie du génie solitaire, et souvent plus efficace.
Après 1997, tenir la maison
La rupture centrale, on la connaît, et il ne sert à rien de l’enrober. Après la mort de Gianni Versace en 1997, Donatella Versace prend la direction créative de la maison. Ce passage a longtemps structuré tout commentaire sur son travail. Le problème, pour elle, était double. Il fallait garder un nom immense en vie, sans jouer le mausolée. Il fallait aussi éviter de devenir un simple commentaire de Gianni. Elle a tenu par l’excès, par le nerf, par le refus de l’effacement. Là où d’autres auraient cherché la discrétion comme camouflage, elle a pris le contre-pied.
Sous sa direction, Versace a gardé cette grammaire de la couleur dure, du métal, des imprimés qui claquent, des découpes qui serrent le regard et des robes qui savent très bien ce qu’elles font sur une photo. Le cliché sur le glamour ne suffit pas. Il y a aussi un sens très précis du vêtement comme machine à présence. Le corps Versace selon Donatella n’est pas décoratif. Il est frontal, gainé, parfois agressif, souvent très contrôlé. En 2018, le British Fashion Council lui remet le Fashion Icon Award, puis la même année la CFDA lui décerne son International Award. Ces distinctions disent quelque chose d’assez simple : elle n’a pas seulement maintenu la maison, elle a imposé sa propre lecture du nom Versace dans le paysage global.
La machine Versace, entre musée et tapis rouge
Donatella Versace a toujours circulé entre deux scènes qui se regardent de travers et qui pourtant se nourrissent : le musée et le tapis rouge. En 2018, elle est co-chair du Met Gala associé à l’exposition Heavenly Bodies: Fashion and the Catholic Imagination. Le Met précise alors que Versace soutient l’exposition et que Donatella Versace figure aussi parmi les designers présentés, aux côtés de Gianni Versace. Ce n’est pas un détail mondain de plus. C’est la preuve qu’un langage de maison, souvent réduit à la flamboyance, peut aussi entrer dans une lecture culturelle plus large, entre iconographie catholique, art byzantin, ornement et théâtre du vêtement. Chez Versace, les croix, les dorures, les surfaces brillantes et les charges décoratives ont toujours eu un poids historique autant que visuel. Le musée, cette fois, ne jouait pas le service après-vente du luxe. Il reconnaissait une vraie circulation des formes.
L’autre scène, évidemment, c’est celle des images populaires qui collent. Donatella Versace appartient à cette catégorie rare de créatrices dont le travail devient parfois un événement culturel en dehors du cercle mode. L’exemple le plus connu reste la robe verte portée par Jennifer Lopez aux Grammy Awards en 2000, souvent résumée à un simple moment pop alors qu’elle relève aussi d’une science très nette du cadrage et de la mémoire visuelle. Le vêtement ouvre, découpe, révèle, mais il reste immédiatement lisible. Il n’y a rien de timide là-dedans, et surtout rien de flou. Quelques années plus tard, le défilé hommage printemps-été 2018 à Milan remet au centre les grands motifs de Gianni et fait revenir plusieurs supermodels historiques en final. Là encore, Donatella travaille moins la nostalgie pure que la réactivation d’un vocabulaire. Elle sait que la maison vit aussi par répétition, citation, reprise et tension entre archive et présent.
Sortir du studio, rester dans le nom
L’actualité récente change le cadre du portrait. Le 13 mars 2025, Capri Holdings annonce que Donatella Versace quitte son poste de chief creative officer et devient chief brand ambassador de Versace à compter du 1er avril 2025. Dans le même communiqué, Dario Vitale est nommé chief creative officer. La phrase est courte, mais elle ferme près de vingt-huit ans de direction créative. Elle dit aussi autre chose : pour la première fois depuis la mort de Gianni, Donatella n’est plus la main qui signe la collection. Elle reste la voix, la présence, l’ambassadrice, le visage auquel le nom continue d’être attaché. Ce n’est pas une disparition. C’est un déplacement.
Puis vient le mouvement capitalistique, lui aussi très concret. Reuters rapporte que Prada a annoncé en avril 2025 le rachat de Versace à Capri Holdings pour 1,375 milliard de dollars, et que l’opération a ensuite été finalisée en décembre 2025. Dans la foulé, la marque annonce la nomination de Pieter Mulier comme Chief Creative Officer, effective au 1er juillet 2026. Pour Donatella Versace, cela change la scène sans effacer la personne. Elle n’est plus à la table du dessin au premier rang, mais elle reste dans l’architecture symbolique de la maison au moment où celle-ci revient sous contrôle italien. Le portrait, du coup, tient en une image assez simple. Une femme marche encore en talons très hauts dans un décor chargé d’or, de noir et de mémoire familiale, mais la porte derrière elle a changé de serrure. Ce qui demeure, c’est moins une nostalgie qu’une manière d’avoir rendu le vêtement immédiatement reconnaissable, presque sonore. On entend Versace avant même de l’expliquer.
Sources :
- Capri Holdings – Donatella Versace Assumes Role of Chief Brand Ambassador of Versace – 2025
- Reuters – Donatella Versace’s bold vision kept brand in the limelight after Gianni’s murder – 2025
- Encyclopaedia Britannica – Donatella Versace – Titre non disponible
- Biography – Donatella Versace – 2025
- British Fashion Council – Donatella Versace to receive Fashion Icon Award at Fashion Awards 2017 in partnership with Swarovski – 2017
- CFDA – The 2018 CFDA Fashion Awards Winners! – 2018
- The Metropolitan Museum of Art – Heavenly Bodies: Fashion and the Catholic Imagination – 2017
- Vogue – Versace Spring 2018 Is Donatella’s Tribute to Gianni – 2017
- Reuters – Prada buys Versace to create Italian fashion powerhouse – 2025
- Reuters – Prada completes Versace takeover after long courtship – 2025






