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The Cure : Gin, cassis et synthétiseurs pour raconter Disintegration

En 2026, les premiers Grammy Awards remportés par The Cure pour Songs of a Lost World ont ramené le groupe au premier plan. Disintegration, son huitième album paru le 2 mai 1989 chez Fiction, reste la matrice sombre de ce retour. Dans ce récit sensoriel, le disque devient Deep Water, un cocktail froid où le cassis, le citron et l’amaro laissent peu à peu le gin perdre pied.

Disintegration de The Cure, la pluie avant trente ans

Disintegration paraît le 2 mai 1989, après avoir été enregistré à Hookend Recording Studios, à Checkendon, dans l’Oxfordshire. Robert Smith et David M. Allen en assurent la production. The Cure ont sortis en dernier un large et bariolé succès : Kiss Me Kiss Me Kiss Me. Le groupe pourrait raccourcir les morceaux, dégager les refrains et laisser les radios faire le reste. Il choisit des chansons lentes, épaisses et souvent interminables selon les règles raisonnables de la pop. ce que n’est ps le groupe de newaveux. Plainsong ouvre le disque par un fracas de carillon, puis installe une nappe de claviers presque immobile. Les guitares ne tranchent pas cette brume, elles l’éclairent par endroits. Lorsque Robert Smith commence à chanter, l’auditeur se trouve déjà kidnappé. Musicalement parlant, of course.

Robert Smith a vingt-neuf ans pendant la préparation de l’album et regarde l’arrivée de la trentaine comme une échéance artistique. Cette peur ne produit pas un journal intime. Elle donne des morceaux qui retardent leur voix, répètent leurs motifs et laissent les instruments occuper tout l’espace. La batterie de Boris Williams avance avec une régularité lourde, sans transformer la douleur en numéro de théâtre. La basse de Simon Gallup fournit le mouvement pendant que les guitares de Smith et Porl Thompson dessinent des halos, des vagues ou des griffures. Les synthétiseurs de Roger O’Donnell agrandissent chaque pièce jusqu’à lui retirer ses murs. L’enregistrement reste aussi marqué par la situation de Lol Tolhurst, membre fondateur dont l’alcoolisme et la participation devenue marginale créent une tension durable. Son départ avant la tournée laisse le titre de l’album prendre un sens étrange.

Des tubes dans une pièce sans air

Pictures of You étire un souvenir jusqu’à ce que l’image se détache de la personne qu’elle devait conserver. Le morceau ne raconte pas seulement une absence, il reproduit le geste consistant à regarder trop longtemps la même photographie. Closedown resserre ensuite le cadre autour du temps qui passe et de ce qui semble déjà perdu. Lovesong paraît presque nue au milieu de ces grandes constructions, avec une déclaration directe, une basse lisible et un refrain qui ne se cache pas derrière le brouillard. Lullaby transforme la peur en scène domestique, entre voix basse, cordes pincées et menace qui rampe au bord du lit. Fascination Street remet le corps en mouvement, mais la fête reste vue depuis un couloir mal éclairé. Prayers for Rain et The Same Deep Water as You ralentissent encore la marche, jusqu’à donner l’impression que l’air lui-même devient liquide. L’ordre du disque alterne ainsi ouvertures pop et longues immersions, sans offrir de véritable sortie de secours.

Sur le papier, un album aussi long et aussi peu pressé ressemble à une manière coûteuse de contrarier une maison de disques. Disintegration atteint pourtant la troisième place du classement britannique et y reste vingt-huit semaines. Lullaby monte jusqu’à la cinquième place des singles au Royaume-Uni. Aux États-Unis, Lovesong atteint la deuxième place du Billboard Hot 100, résultat que The Cure ne dépassera pas. La Prayer Tour installe ensuite ces morceaux dans de grandes salles, avec un groupe réduit à cinq musiciens après le départ de Lol Tolhurst. Une partie de cette tournée sera conservée sur l’album live Entreat. Le succès ne rend pas Disintegration plus accueillant, mais il retire une vieille excuse à l’industrie : le public peut supporter huit minutes de pluie quand la mélodie tient debout. La noirceur ample de Songs of a Lost World, récompensée en 2026, rappelle que The Cure n’en n’est pas vraiment sorti.

Deep Water, le goût d’une disparition

Le cocktail s’appelle Deep Water, en écho à la lente noyade de The Same Deep Water as You. Il ne cherche pas à devenir noir, car un verre opaque, deux bougies et une toile d’araignée suffiraient surtout à fabriquer une soirée costumée. La recette réunit 40 ml de gin, 20 ml de vermouth sec, 10 ml de crème de cassis, 10 ml de jus de citron frais et 5 ml d’amaro aux herbes. Le gin pose une ligne froide, claire et presque sévère. Le vermouth sec l’allonge sans ajouter de confort inutile. Le cassis apporte une douceur sombre, proche d’un fruit oublié dans une pièce humide. Le citron ouvre brièvement le mélange, comme ces accords lumineux qui traversent Pictures of You. L’amaro arrive après, plus bas, avec une amertume végétale qui refuse de disparaître proprement.

Les ingrédients sont versés dans un shaker rempli de glaçons. Le mélange est frappé une douzaine de secondes, assez pour le refroidir et le diluer sans le rendre mou. Il est ensuite filtré deux fois dans une coupe préalablement glacée. Un zeste de pamplemousse est pressé au-dessus du verre, puis retiré pour ne laisser qu’une trace sèche et volatile. Le cocktail se boit en lumière basse, idéalement à partir de Pictures of You, sans velours noir obligatoire dans la pièce. La première gorgée est nette, fraîche et plus simple que le disque ne le laisse prévoir. Le cassis prend ensuite de l’ampleur, avant que le citron et l’amaro ne réduisent cette douceur à une sensation plus trouble. Lorsque Untitled referme l’album, le verre est vide, l’amertume reste et rien n’est vraiment résolu, ce qui semble ici la seule conclusion honnête.


The Cure : Disintegration (Fiction record) – Sorti le 2 mai 1989