Transformer de Lou Reed devient une expérience de nuit, entre glamour sale, douceur artificielle, citron et vermouth. Sorti en 1972, l’album transforme les marges new-yorkaises en chansons assez élégantes pour passer à la radio. Le cocktail Make Up reprend ce mouvement : une coupe brillante, un goût aimable et une acidité qui ne sourit pas longtemps.
Une voix sèche sous les projecteurs
Transformer paraît en novembre 1972 chez RCA Records. Il s’agit du deuxième album solo de Lou Reed, enregistré après un premier disque accueilli sans grand bruit. L’ancien chanteur du Velvet Underground arrive à Londres avec ses chansons, sa voix presque parlée et une réputation plus solide que ses ventes. David Bowie et Mick Ronson assurent la production aux studios Trident. Bowie vient alors de faire surgir Ziggy Stardust dans les salons britanniques. Ronson se charge d’une grande partie de l’architecture musicale, des guitares aux arrangements de cordes et de cuivres. Lou Reed ne devient pas soudain un héros du glam rock. Il laisse simplement deux spécialistes installer des ampoules autour de son visage fermé.
Le disque tient dans cet écart entre la rugosité de Reed et l’habillage de ses producteurs. « Vicious » attaque avec une guitare sèche, précise, presque trop bien coiffée pour le coup qu’elle prépare. « Perfect Day » avance au piano avant que les cordes de Ronson ne changent une promenade tranquille en scène suspendue. « Satellite of Love » regarde vers le ciel tandis que les chœurs de Bowie poussent la chanson jusqu’à une note presque théâtrale. « Goodnight Ladies » referme le disque avec des cuivres de cabaret et une fatigue qui commence à se voir. Au milieu, la basse de Herbie Flowers donne à « Walk on the Wild Side » son mouvement souple, obtenu par la superposition d’une contrebasse et d’une basse électrique. Le saxophone baryton de Ronnie Ross arrive soudainement à la fin. Toute la production travaille ainsi : beaucoup de soin, mais jamais assez pour nettoyer complètement la chanson.

Les marges entrent dans le refrain
Transformer n’invente pas les personnages que Lou Reed fait entrer dans ses chansons. « Walk on the Wild Side » évoque Holly Woodlawn, Candy Darling, Joe Dallesandro, Joe Campbell et Jackie Curtis, liés à la scène de la Factory d’Andy Warhol. Plusieurs viennent à New York pour changer de vie, de nom, de rôle ou de genre. Reed les présente avec une économie de mots qui tient davantage du portrait rapide que du discours. Il raconte des trajets, des corps, de l’argent, du sexe et quelques manières de tenir debout. Ces figures restent en marge du monde social décrit par la pop du début des années 1970. Elles occupent pourtant ici le centre du morceau le plus connu de l’album. La normalisation viendra plus tard, avec ses hommages propres et ses catégories bien rangées.
« Make Up » pousse plus directement encore cette question de la fabrication de soi. Un tuba rebondit sous la voix de Reed pendant que le maquillage devient une action, une protection et un spectacle. Le morceau ne demande pas quelle identité serait la bonne. Il regarde plutôt le geste qui consiste à la produire devant un miroir. Le succès de « Walk on the Wild Side » élargit brutalement l’audience de ce petit monde nocturne. Aux États-Unis, le single atteint la seizième place du Billboard Hot 100 au début de 1973. Une version destinée aux radios modifie pourtant certaines paroles, preuve que l’ouverture avait ses limites. La photographie floue de Mick Rock, choisie pour la pochette, achève de rendre cette transformation visible. Lou Reed y apparaît blanchi par la lumière, presque effacé par sa propre image.

Transformer en cocktail : le citron sous le maquillage
Le passage du disque au verre commence avec une question simple : comment rendre le glamour légèrement douteux ? Le cocktail prend le nom de Make Up, parce que tout y repose sur la surface et ce qu’elle tente de dissimuler. Il réunit 35 ml de vodka, 25 ml de vermouth blanc, 15 ml de jus de citron frais et 10 ml de liqueur de marasquin. La vodka construit une base froide, droite et presque anonyme. Le vermouth blanc apporte une douceur herbacée qui semble polie jusqu’à devenir suspecte. Le marasquin pose une note de cerise et d’amande, délicieuse une seconde, artificielle la suivante. Le citron fend cette douceur sans la faire disparaître. Tous les ingrédients sont secoués avec de la glace, filtrés dans une coupe froide puis terminés par une cerise rouge très brillante.
La première gorgée semble plus douce que le disque. La vodka se retire derrière le vermouth et laisse croire à un cocktail de réception. Le marasquin ajoute un éclat presque cosmétique, comme une bouche redessinée sous une lumière de loge. Puis le citron arrive et remet les angles en place. La cerise reste au fond de la coupe avec une insistance assez vulgaire pour sauver l’ensemble de l’élégance décorative. Make Up se boit à partir de la face B, lorsque le tuba du morceau éponyme fait basculer Transformer vers le cabaret. La coupe peut rester en main jusqu’aux dernières mesures de « Goodnight Ladies », quand les cuivres semblent déjà ranger les chaises. Le verre finit doux, acide et légèrement factice : une mauvaise réputation servie dans du cristal.




















