Vendredi 28 août 2026, à 18 h 55 sur la scène Boursobank du Domaine national de Saint-Cloud, Sparks a livré une heure de pop théâtrale à Rock en Seine. À 81 et 77 ans, Ron et Russell Mael ont mêlé classiques, titres récents et humour sec, sans transformer leurs cinquante années de carrière en visite de musée.
Sparks à Rock en Seine 2026 : le contraste comme moteur
Russell Mael entre vêtu de rose jusqu’aux chaussures. La couleur tranche avec le ciel encore chargé et les tenues imperméables conservées par des festivaliers prudents. Il sourit, traverse la scène et accompagne chaque phrase d’un geste précis. En face, Ron Mael semble avoir reçu des instructions exactement contraires. Il reste assis derrière ses synthétiseurs, dans une veste sombre aux lignes de kimono. Ses lunettes, ses cheveux plaqués et sa fine moustache complètent sont total immobilité et ses regards suspects vers la foule. Trois musiciens plus jeunes occupent l’arrière de la scène et donnent au concert une base très rock. On notera d’ailleurs l’attitude du guitariste particulièrement investit aussi bien envers son instrument qu’à sa façon de danser. Tout est construit sur cette opposition entre le mouvement et l’attente. Chez Sparks, deux frères peuvent partager une scène sans paraître appartenir au même spectacle. D’ailleurs, à aucun moment, le duo interagira une seule seconde avec le guitariste, le bassiste et le batteur durant le concert. Les présenter ? pour quoi faire ?
So May We Start, tiré d’Annette, ouvre logiquement le jeu. Russell Mael chante dans son registre haut sans laisser entendre une voix mise sous protection. Il rebondit, désigne le public et présente les morceaux dans un français très assuré. Ron garde les yeux sur son clavier et semble ignorer l’agitation placée à quelques mètres. Cette indifférence est évidemment travaillée. Le moindre regard devient alors un événement, le moindre mouvement une chute comique. Le dispositif paraît simple, mais il exige un sens précis du rythme. Dans un festival où certains chanteurs confondent encore course à pied et présence scénique, cette économie du geste repose agréablement les jambes. Sparks ne cherche pas à masquer l’âge : le groupe préfère en faire un élément de mise en scène.

Cinquante ans de chansons, aucune vitrine
Le concert traverse plusieurs périodes sans les ranger dans l’ordre. Do Things My Own Way et Running Up a Tab at the Hotel for the Fab, issus de Mad!, paru en 2025, arrivent très tôt. Les chansons récentes ne servent donc pas d’entracte poli avant le retour des tubes. Elles prolongent la même écriture précise, faite de répétitions, de ruptures et d’idées légèrement de travers. Beat the Clock suffit ensuite à déplacer le concert vers la période électronique enregistrée avec Giorgio Moroder. Deux semaines auparavant, Sparks publiait Live on the Moon, un album présenté comme l’enregistrement d’un concert donné dans un cratère lunaire. Une salle terrestre aurait sans doute paru trop raisonnable. À Saint-Cloud, Whippings and Apologies, morceau datant de 1972, répond pourtant très naturellement aux titres de Mad!. Cinquante-trois années les séparent, mais Sparks les fait tenir dans la même phrase.
Les synthétiseurs de Ron Mael restent au centre, sans étouffer les guitares, la basse et la batterie. Les trois accompagnateurs donnent aux chansons une fermeté qui évite le simple défilé électronique. Russell Mael peut ainsi pousser sa voix au-dessus de l’ensemble sans perdre le texte. The Number One Song in Heaven installe une pulsation disco qui entraîne rapidement les corps. Puis This Town Ain’t Big Enough for Both of Us retrouve ses accélérations, ses arrêts et son refrain toujours placé un peu trop haut pour le commun des chanteurs. Russell ne cherche pas à simplifier le morceau. Il l’affronte encore comme une chanson actuelle, pas comme une archive de 1974. Le danger d’un tel répertoire serait de produire une démonstration savante et froide. Le rythme, l’humour et la brièveté des enchaînements empêchent cette pétrification. Sparks ne conserve pas ses classiques : il continue de les utiliser.

Les doyens prennent le festival de vitesse
Le moment attendu arrive lorsque Ron Mael quitte son clavier. Sur Let’s Get Funky, il prend brièvement le chant et rejoint son frère pour quelques pas de danse volontairement raides. Le numéro appartient depuis longtemps au théâtre de Sparks. Il fonctionne pourtant encore parce que Ron l’exécute avec le sérieux d’un homme accomplissant une tâche urgente. Russell tourne autour de lui, visiblement ravi de voir le règlement enfin enfreint. Dans le public, certains dansent tandis que d’autres regardent surtout la scène en souriant. Le contraste entre les deux frères devient alors entièrement physique. Russell dépense l’espace. Ron économise chaque mouvement jusqu’au moment où celui-ci devient impossible à ignorer. Leur âge n’est plus un sujet : seulement une nouvelle matière pour le gag.
La dernière partie maintient la même vitesse sans empiler mécaniquement les refrains connus. When Do I Get to Sing “My Way” conserve sa mélancolie sous une production nette. All That apporte une conclusion plus douce après douze morceaux tenus en une heure. Le format de festival impose de couper, mais pas de précipiter. Aucun long discours ne vient transformer le concert en remise de prix pour carrière accomplie. À 81 ans, Ron Mael ne réclame pas le respect : il attend derrière son clavier avant de dérégler l’image. À 77 ans, Russell Mael ne présente pas son énergie comme un exploit sportif. Les deux frères continuent simplement de jouer leur pop au présent. Vendredi, les doyens de Rock en Seine semblaient parfois plus mobiles artistiquement que plusieurs générations placées derrière eux. La retraite peut patienter.

Festival Rock en Seine 2026 – à Saint Cloud – du 26 au 30 août 2026 – Site officiel




















