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Lykke Li : vingt ans à déplacer les frontières de la mélancolie

Portrait de la chanteuse Lykke Li

Lykke Li revient en 2026 avec The Afterparty, son sixième album, puis Happiness Is So Sad, une collaboration avec Swedish House Mafia publiée le 31 juillet. De Youth Novels à EYEYE, la chanteuse suédoise a changé plusieurs fois de style sans abandonner le désir, la rupture et leur lendemain un peu froid. Son parcours raconte une pop qui déplace sans cesse ses meubles pour éviter de se répéter.

Lykke Li, la voix au premier plan

En 2026, la chanteuse suédoise Lykke Li se retrouve à un point de bascule qu’elle a elle-même annoncé. Son sixième album, The Afterparty, est sorti le 8 mai, quatre ans après EYEYE. Enregistré à Stockholm avec un ensemble de cordes de dix-sept musiciens, le disque remet du volume autour d’une voix longtemps habituée l’aridité musicale. Le 31 juillet, elle a aussi rejoint Swedish House Mafia sur Happiness Is So Sad, morceau de piano mélancolique poussé vers la musique électronique. Le titre fait sourire par sa précision industrielle : chez Lykke Li, même le bonheur arrive avec son reçu de caisse. Cette double actualité ne raconte pourtant pas un simple retour. Elle montre une artiste qui continue de déplacer son univers autour des mêmes tensions, sans prétendre les avoir résolues. Depuis près de vingt ans, son travail tient dans ce mouvement entre exposition et retrait.

À 19 ans, installée un temps à New York, elle enregistre seule avec un piano et un huit-pistes, puis diffuse ses chansons sur Myspace. De retour à Stockholm, elle convainc Björn Yttling, membre de Peter Bjorn and John, de travailler avec elle. Leur premier album commun, Youth Novels, paraît en 2008. La production place la basse, les percussions et quelques notes de clavier autour d’une voix enregistrée de très près. Little Bit retient le désir au bord de l’aveu, tandis que Dance, Dance, Dance cache l’embarras derrière un rythme souple et un saxophone presque insolent. Les morceaux paraissent légers, mais l’espace laissé entre les sons évite la joliesse décorative. Sa voix fine encourage alors les commentaires sur sa fragilité, lecture commode pour une jeune chanteuse suédoise. Elle répondra moins par des discours que par un deuxième album nettement plus lourd.

Portrait de la chanteuse Lykke Li
Portrait de la chanteuse Lykke Li

La mélancolie change de volume

Wounded Rhymes, publié en 2011, ouvre les fenêtres puis fait entrer les tambours. Lykke Li l’écrit en partie à Los Angeles avant de l’enregistrer à Stockholm avec Björn Yttling. Les orgues, les chœurs de groupes féminins et les percussions donnent aux chansons une taille nouvelle. Get Some avance avec les épaules hautes, loin de la réserve prêtée à Youth Novels. I Follow Rivers choisit une autre violence, plus obsessionnelle, portée par une pulsation sèche et un chant qui poursuit ce qui lui échappe. Le remix house de The Magician transforme ensuite la chanson en succès européen et l’installe durablement sur les pistes de danse. Quinze ans plus tard, Drake en reprend encore des éléments sur Janice STFU, preuve qu’un refrain peut quitter son auteur et continuer sa propre tournée. Ce succès fixe Lykke Li dans l’image de la prêtresse triste que la suite de sa carrière passera son temps à compliquer.

En 2014, I Never Learn coupe une partie des rythmes et grossit les guitares, le piano et la réverbération. Le disque ferme la trilogie commencée avec Youth Novels et suit une rupture que Lykke Li refuse de transformer en dossier public. Installée à Los Angeles dans un appartement presque vide, elle écrit sans avoir d’abord prévu de produire un nouvel album. Elle prend davantage de place dans la production, aux côtés de Björn Yttling et Greg Kurstin. No Rest for the Wicked, Gunshot et Sleeping Alone parlent avec des mots simples, parfois jusqu’à l’os. Les arrangements, eux, se dressent comme de grandes ballades des années 1970, avec des murs d’écho et des refrains conçus pour porter loin. Dans le clip de Gunshot, tourné à Paris par Fleur & Manu, elle traverse un parking, le visage blanchi, au milieu des danseurs et des motos, avant de finir au sol. Le chagrin devient une scène très réglée : Lykke Li montre la blessure, mais garde la porte fermée sur les personnes qui l’ont causée.

Portrait de la chanteuse Lykke Li
Portrait de la chanteuse Lykke Li

Changer de forme sans quitter la faille

So Sad So Sexy, paru en 2018, déplace brusquement cette mise en scène vers une production plus contemporaine. À Los Angeles, Lykke Li travaille avec Rostam Batmanglij, Malay, Skrillex, Kid Harpoon, T-Minus et Jeff Bhasker. Les rythmes de trap et de R&B remplacent en partie les grandes nappes de I Never Learn. Sur Hard Rain, sa voix se multiplie et se déforme au-dessus d’un battement électronique qui avance sans se presser. Le changement n’efface pas la mélancolie, il lui retire seulement son long manteau noir. Le disque porte aussi le poids d’une période marquée par la maternité, l’épuisement et la mort de sa mère en 2017. Lykke Li livre ce contexte, puis s’arrête avant la confession complète. La réception critique, plus divisée, souligne le risque du virage : à trop polir la peine, elle peut devenir une texture parmi d’autres.

Avec EYEYE en 2022, elle fait exactement le mouvement inverse. Elle retrouve Björn Yttling et enregistre l’essentiel dans sa chambre de Los Angeles, assise au sol, loin du studio rempli de techniciens. Elle bannit les pistes de clic, les casques et les instruments numériques afin de conserver les accidents. Des oiseaux, des voix lointaines, une porte ou un appareil ménager restent audibles dans le mixage. Ces bruits donnent aux chansons une lumière de fin de journée, celle d’une maison ouverte sur une ville encore en mouvement. Les sept boucles visuelles réalisées avec Theo Lindquist répètent des gestes de désir, de collision et de chute dans un brouillard de pellicule. EYEYE ne se contente donc pas d’illustrer une rupture, il en reproduit le mécanisme circulaire. Même lorsqu’elle se dépouille, Lykke Li contrôle la durée, le grain et l’angle de ce que le public peut voir.

The Afterparty réagit à ce dépouillement avec l’élégance peu discrète d’une porte que l’on claque. Les cordes, les synthétiseurs, les percussions et les touches de disco entourent des textes consacrés à la honte, au désir de revanche et au vertige de l’après. Lucky Again prélève un motif de Max Richter, tandis que Knife in the Heart fait entrer les voix de son fils et d’un ami dans les chœurs. Le disque dure moins de vingt-cinq minutes, mais il refuse le silence monacal de EYEYE. Lykke Li l’a présenté comme un possible dernier album, formule assez nette pour produire des adieux avant même la dernière chanson. Elle a ensuite précisé qu’il s’agissait plutôt de la fin de l’incarnation solo commencée dans sa jeunesse, sans annoncer l’arrêt de la musique. Happiness Is So Sad, sorti quelques semaines plus tard avec Swedish House Mafia, rend cette nuance très concrète. Lykke Li ne quitte pas la mélancolie : elle change encore la pièce, allume une autre lumière et vérifie ce que sa voix devient dedans.


Festival Rock en Seine 2026 – à Saint Cloud –  du 26 au 30 août 2026 – Site officiel

Sources :

  • VogueLykke Li Is Ready to Rage – 2026
  • PitchforkThe Afterparty – 2026
  • PitchforkLykke Li Shares “Knife in the Heart,” Her “Brutalist Nursery Rhyme Anthem” – 2026
  • DJ MagSwedish House Mafia return with new single, “Happiness Is So Sad”, featuring Lykke Li: Listen – 2026
  • Billboard CanadaLykke Li Reflects on Drake Interpolating “I Follow Rivers” on “Iceman” – 2026
  • VogueWith Her New Album EYEYE, Lykke Li Is Closing the Chapter on Heartbreak – 2022
  • The Forty-FiveLykke Li: “I can’t believe I survived what I was going through. It was so intense” – 2022
  • The FADERThe world is nuts, so Lykke Li is surviving by being honest – 2018
  • The GuardianLykke Li on Rihanna, hypnotism and being a “difficult” woman in pop – 2018
  • PitchforkLykke Li: Better Off Alone – 2014
  • The GuardianLykke Li: “I think pop culture underestimates people” – 2014
  • PitchforkLykke Li Talks New Album, Wounded Rhymes – 2010
  • PitchforkYouth Novels – 2008

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