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Arctic Monkeys : AM, la nuit en boucle

Sorti le 9 septembre 2013 chez Domino, AM installe Arctic Monkeys dans une nuit de riffs lourds, de batteries empruntées au hip-hop et d’appels qu’il aurait mieux valu éviter. Le cinquième album du groupe britannique transforme le rock en mouvement lent, physique, presque tactile. Pour notre Cocktail exclusif, cette tension devient Black Signal, un cocktail au bourbon, au café, à l’amaro et au verjus.

AM d’Arctic Monkeys, un rock à basse altitude

AM entre par le riff de « Do I Wanna Know? », lent, épais, posé presque au sol. La batterie avance sans empressement, mais chaque coup prend de la place. Les guitares ne courent plus comme sur les premiers disques d’Arctic Monkeys. Elles tournent autour d’un motif, le serrent, puis le laissent respirer juste assez. Derrière Alex Turner, les chœurs montent en falsetto et donnent à cette masse noire une curieuse douceur. Le rock garde ses amplis, mais il emprunte au hip-hop son poids et au R&B sa manière de faire durer le désir. À partir de là, tout l’album semble rouler de nuit, vitres fermées, vers une adresse incertaine.

Le disque a été produit par James Ford et coproduit par Ross Orton, entre Sage & Sound à Los Angeles et Rancho de la Luna à Joshua Tree. Cette géographie californienne n’en fait pourtant pas un album solaire. Alex Turner a expliqué que les morceaux s’étaient souvent construits autour de longues boucles jouées par le groupe, qu’il écoutait au casque sur un petit quatre-pistes à cassette. Les mélodies et les paroles venaient ensuite se poser sur ces grooves répétés. Le procédé éloignait Arctic Monkeys de l’image classique de quatre musiciens jouant ensemble dans une pièce. Il autorisait les couches, les voix traitées et les détails empruntés à la production pop ou R&B. Black Sabbath restait dans les riffs, mais la batterie va clairement s’aventurer… ailleurs. Le désert fournissait l’espace ; le studio, lui, organisait l’ombre.

La séduction finit devant un écran noir

Sous cette maîtrise sonore, AM raconte surtout des gens nettement moins maîtres d’eux-mêmes. « No. 1 Party Anthem » ralentit la fête jusqu’à laisser apparaître les regards qui insistent et les phrases préparées trop tard. « Why’d You Only Call Me When You’re High? » réduit la romance à un appel nocturne dont le titre contient déjà le constat. « Knee Socks » garde une chaleur trouble, soutenue par les chœurs de Josh Homme. « I Wanna Be Yours », adapté du poème de John Cooper Clarke, ferme le disque sur une déclaration à la fois tendre et légèrement inquiétante. Alex Turner chante bas, étire les mots et conserve toujours une petite distance. La séduction reste impeccable tant qu’on n’écoute pas trop précisément ce qui est demandé. AM porte bien le cuir noir, mais laisse souvent voir la panique sous le col.

En juin 2013, le clip de « Do I Wanna Know? », réalisé par David Wilson, donne une forme simple à cette tension. Une ligne blanche vibre sur fond noir, suit les voix et les instruments, puis se transforme en animation colorée. Le battement devient immédiatement une image, facile à reconnaître et difficile à décrocher du morceau. La pochette de AM reprend elle aussi une onde blanche sur fond noir, avec les deux lettres dissimulées dans le dessin. Lorsque l’album paraît en septembre, il entre directement en tête du classement britannique. Arctic Monkeys devient alors le premier groupe publié par un label indépendant à faire entrer directement ses cinq premiers albums studio au numéro un au Royaume-Uni. Aux BRIT Awards 2014, AM reçoit le prix de l’album britannique de l’année, pendant que le groupe remporte aussi celui du meilleur groupe britannique. La nuit privée, avec ses messages hésitants et ses mauvais calculs, est devenue une affaire de très grande salle.

Le cocktail AM d’Arctic Monkeys : Black Signal

Le cocktail s’appelle Black Signal, parce que AM commence par une onde et finit par brouiller les réponses. Le bourbon reprend la chaleur américaine du disque sans le transformer en décor de western. Le café apporte la profondeur, mais surtout l’heure tardive, celle où l’attention devient plus nette tandis que les décisions le deviennent moins. L’amaro installe une amertume lente, tenue derrière la première impression. Le verjus coupe cette rondeur avec une acidité brève, comme un téléphone qui s’allume sur une table sombre. La recette réunit 45 ml de bourbon, 15 ml d’amaro, 15 ml de liqueur de café, 10 ml de café infusé à froid, 7,5 ml de verjus et deux traits de bitters au cacao. Tous les ingrédients sont secoués avec des glaçons, puis filtrés deux fois dans un verre bas posé sur un gros cube de glace. Un zeste d’orange est pressé au-dessus du verre.

Black Signal se boit au début de « Do I Wanna Know? », lorsque le riff impose encore une allure plutôt qu’une histoire. Le bourbon arrive d’abord, rond et sec, suivi par la liqueur de café qui donne une impression de confort. Le café froid et l’amaro ralentissent ensuite le palais, comme les chœurs ralentissent la chanson sans l’adoucir vraiment. Le verjus apparaît plus tard et remet un peu de lumière dans ce mélange brun presque opaque. Vers « No. 1 Party Anthem », la glace a commencé à fondre et le cocktail devient plus souple. Sur « Why’d You Only Call Me When You’re High? », son amertume semble soudain moins décorative. Il vaut mieux le servir seul, sans fumée ajoutée ni mise en scène de laboratoire ; AM possède déjà assez de miroir. À la fin de « I Wanna Be Yours », le verre paraît plus doux qu’au départ, ou peut-être seulement plus facile à croire.


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