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Elton John : par où commencer pour découvrir ses chansons

Elton John n’est pas seulement l’homme aux lunettes colorées et aux vestes qui refusent la discrétion. Le chanteur, pianiste et compositeur britannique, né Reginald Dwight, reste l’un des grands architectes de la pop moderne, avec Bernie Taupin aux paroles et lui au piano.

Elton John, un piano sous tension

Il faut imaginer la scène avant les chiffres. Un piano posé face au public, un homme assis derrière, les mains très rapides, la tête parfois penchée, les lunettes presque plus grandes que le visage. Elton John a toujours joué sur ce contraste. D’un côté, un musicien très solide, nourri au piano, au rhythm and blues, aux harmonies pop. De l’autre, un personnage qui transforme chaque apparition en petit théâtre portable. La veste brille, les chaussures se voient de loin, les plumes peuvent arriver sans prévenir. La chanson, elle, doit tenir droite. C’est là que commence son importance. Chez lui, le costume fait du bruit, mais le piano travaille.

Avant Elton John, il y a Reginald Kenneth Dwight, enfant de Pinner, dans le nord-ouest de Londres. Il étudie à la Royal Academy of Music, joue ensuite avec Bluesology, accompagne d’autres musiciens, cherche sa place. Le vrai déclic arrive avec Bernie Taupin, rencontré après une réponse commune à une annonce. Le système paraît presque absurde, mais il tient depuis plus d’un demi-siècle. Taupin écrit les mots, Elton John compose la musique. L’un fabrique des images américaines, des solitudes, des personnages, des départs. L’autre les transforme en mélodies qui savent entrer très vite dans l’oreille.

Des albums, des refrains, des virages

Les premiers grands disques installent déjà un drôle de paysage. Elton John, en 1970, donne Your Song, ballade presque timide, sans costume tapageur pour la protéger. Tumbleweed Connection regarde vers l’Amérique, ses routes, ses mythologies, ses décors poussiéreux rêvés depuis l’Angleterre. Madman Across the Water épaissit le trait, plus orchestral, plus dramatique. Puis Honky Château, en 1972, met le moteur en route avec une pop plus directe, plus souple, plus sûre d’elle. Elton John devient alors un artiste de radio, de scène et d’album. Ce n’est pas si fréquent. Beaucoup choisissent un camp. Lui prend le piano et occupe tout le terrain.

Le sommet populaire arrive avec Goodbye Yellow Brick Road, en 1973. Double album, pochette dessinée, chansons qui passent du rock à la ballade, du cabaret à la mélancolie grand format. Candle in the Wind, Bennie and the Jets, Saturday Night’s Alright for Fighting, Goodbye Yellow Brick Road : le disque avance comme une vitrine trop pleine, mais la vitrine tient. Même Rolling Stone, à l’époque, n’avait pas été tendre avec l’album. La postérité, vexante comme souvent, lui a donné plus de place que la critique du moment. Ensuite viennent Captain Fantastic and the Brown Dirt Cowboy et Rock of the Westies, en 1975, avec une image plus massive, plus américaine, plus sûre de son empire. Le personnage grossit. La machine aussi.

Cette machine a eu ses dérapages, et Elton John ne les a pas vraiment cachés. La célébrité, chez lui, n’a pas seulement produit des lunettes géantes et des refrains calibrés. Elle a aussi exposé les addictions, la fatigue, les colères, les mauvais choix, toute cette zone où le show-business adore applaudir avant de détourner les yeux. Le documentaire Elton John: Never Too Late revient sur cette trajectoire en liant l’ascension, les excès et la dernière tournée nord-américaine autour de Dodger Stadium. Le film Rocketman, sorti en 2019, avait déjà choisi la comédie musicale plutôt que le biopic sage. C’était assez logique. Avec Elton John, la vérité passe souvent mieux quand elle accepte le décor. Même la chute a besoin d’un éclairage.

Ce qui reste d’Elton John aujourd’hui

Ce qui reste, d’abord, c’est une manière de faire entrer le piano dans la pop de masse sans le rendre poli. Elton John frappe, relance, appuie, accompagne la voix comme un moteur. Il peut être sentimental, mais rarement fragile au sens décoratif du terme. Dans Rocket Man, l’espace paraît immense, mais la chanson reste tenue par une mélodie simple. Dans Tiny Dancer, tout semble avancer lentement, jusqu’à ce que le refrain s’ouvre. Dans Bennie and the Jets, le piano devient presque un gag chic, avec public imaginaire et rythme tordu. On peut aimer ou non les excès de goût. On peut difficilement nier la précision de fabrication. La pop actuelle, même quand elle ne lui ressemble pas, connaît encore cette leçon : une chanson doit avoir une silhouette.

Son influence passe aussi par l’image. Elton John a fait du vêtement un outil de scène, pas un supplément pour dossier photo. Les lunettes, les strass, les vestes de baseball, les costumes impossibles, tout cela raconte un artiste qui refuse de disparaître derrière son instrument. Ce n’est pas seulement de l’excentricité britannique posée sur un tabouret. C’est une manière de rendre visible un musicien qui, sans cela, pourrait n’être qu’un homme assis à un piano. La scène pop a beaucoup repris cette idée : le son, le corps et l’image doivent parler en même temps. Parfois cela donne de grands moments. Parfois cela donne de très mauvaises vestes. Elton John a connu les deux, avec une certaine constance.

Pour le découvrir sans se perdre, mieux vaut éviter le réflexe compilation immédiate. Il faut commencer par Goodbye Yellow Brick Road, parce que tout y est trop visible : l’ampleur, les tubes, les excès, les contradictions. Ensuite, Honky Château permet d’entendre une forme plus nette, plus nerveuse, moins écrasée par la légende. Captain Fantastic and the Brown Dirt Cowboy montre le duo Elton John / Bernie Taupin en train de raconter sa propre fabrication. Côté morceaux, Your Song, Rocket Man, Tiny Dancer, Bennie and the Jets et Someone Saved My Life Tonight donnent une entrée solide. Rien n’oblige à tout défendre. Les années 1980 et 1990 contiennent aussi des facilités, des formats plus lisses, des chansons qui sentent parfois la grande salle bien chauffée. Mais le cœur du sujet reste là : un pianiste pop qui a compris très tôt qu’une mélodie pouvait porter un costume ridicule sans perdre sa tenue.


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