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Gorillaz, The Mountain : Un disque hanté, mais vivant

The Mountain. Quinze titres, un disque dense et sans hâte, qui se donne comme un carnet de voyage et finit en veillée. L’Inde est partout dans les timbres, non pas en carte postale, mais dans la chair même du son. La perte aussi, en sourdine, comme un moteur qui tousse mais qui continue d’avancer.

On imagine la première image : poussière claire, soleil dur, et ce léger flottement avant que la musique ne commence. L’album s’ouvre sur des sons qui sentent le bois, la peau tendue, la corde frottée : sitar, flûtes, percussions… avant que la machine Gorillaz n’entre dans le cadre et ne recadre tout. C’est ce frottement-là qui fait le sel : une tradition qui respire, et une pop qui refuse de lâcher la main.

La voix de Damon Albarn reste ce qu’elle a toujours été dans l’univers Gorillaz : non pas un héros, plutôt un guide qui parle de côté. Elle se glisse dans les interstices. Par moments, l’album a l’air joyeux au mauvais moment : ce sourire de politesse au milieu d’une mauvaise nouvelle. Le Guardian évoque un disque hanté par le deuil, mais étonnamment lumineux. C’est exactement ça : une tristesse qui a appris à danser sans trop se faire remarquer.

Des studios éparpillés, une colle très pop

La fabrication, elle, n’a rien d’artisanal. Les crédits racontent une logistique mondiale — Studio 13 au Royaume-Uni, des sessions éparpillées aux quatre coins, des prises qui se répondent à distance, comme si l’album avait été cousu sur un fuseau horaire infini. Au centre : Albarn et ses complices, avec James Ford, Samuel Egglenton, Remi Kabaka Jr., puis Marta Salogni au mixage et Heba Kadry au mastering. C’est propre, net, parfois un peu trop.

La liste d’invités tient du générique sans fin. Des vivants, des disparus, et ce mélange assumé qui peut fasciner ou mettre mal à l’aise selon l’humeur. Pitchfork insiste sur ce collage d’archives et de présences — Dennis Hopper, Bobby Womack, Tony Allen, Mark E. Smith, Proof, côtoyant Sparks, IDLES, Omar Souleyman, Yasiin Bey, Anoushka Shankar, entre autres. L’idée est belle sur le papier : faire parler la mémoire au présent. Le risque, c’est que la mémoire prenne trop de place, comme un sample qu’on n’ose plus couper.

Mais, la bascule arrive avec Damascus, justement. Là, la rencontre cesse d’être un ornement. Ça tient par l’espace : une voix, un motif et la pression rythmique qui s’installe lentement. On n’est plus dans le « grand projet ». On est dans une scène qui existe vraiment… avec son air, son grain, son poids.

La satire revient, mais avec du sable dans la bouche

Gorillaz n’abandonne pas sa vieille habitude : viser les puissants en ricanant. The Happy Dictator, co-signé avec Sparks, est annoncé comme un morceau satirique. Mais sur le disque, la satire n’a plus rien d’un sketch. C’est plus froid. Comme si rire demandait un effort, et que l’effort laissait des traces.

Musicalement, ça bondit d’un style à l’autre sans trop s’en excuser — comme d’habitude. Sauf que ces bonds ont ici une gravité. Le Guardian parle d’un album plus cohérent que les précédents, plus « album » justement, moins playlist de luxe. On le sent dans la façon dont les morceaux s’enchaînent : un fil discret, une même lumière, et ce sentiment que tout a été pensé pour être écouté d’une traite, pas picorer.

Un sommet, oui. Mais on entend le vent

À force d’empiler les invités et les références, Albarn frôle le trop-plein. Pitchfork note ce moment où la production finit par écraser ce qu’elle convie, comme si le décor passait devant les corps. C’est le défaut classique de Gorillaz en grand format : l’idée dépasse parfois la chanson.

Et pourtant, quand ça fonctionne, c’est précisément parce que l’album accueille ses fantômes sans en faire un musée. Des voix reviennent, non pas pour « émouvoir », mais parce qu’elles sont là, disponibles, entêtantes. The Mountain ressemble à un long trajet où le paysage change sans qu’on quitte son siège. À la fin, il reste une sensation simple : quelque chose a avancé, mais on ne sait plus très bien qui tenait le volant.


Gorillaz – The Mountain (Kong) – Sortie le 27 février 2026 – Concert le 5 juin 2026 au festival We love green (Paris)

Sources

  • The GuardianGorillaz: The Mountain review – a late career peak haunted by ghosts yet glowing with life — 2026.
  • PitchforkGorillaz Release New Album The Mountain: Listen and Read the Full Credits — 2026.
  • PitchforkThe Mountain (review) — 2026.
  • Bandcamp (Gorillaz)The Mountain — 2026.
  • Heba KadryGorillaz – “The Mountain” — 2025/2026.