Accueil / Mode / Givenchy, ou l’élégance érigée en système

Givenchy, ou l’élégance érigée en système

On entre chez Givenchy comme dans une demeure dont chaque objet aurait trouvé sa juste place. L’ordre y est souverain. Et pourtant, l’histoire de la maison n’est qu’une longue suite de déplacements : un couturier qui invente une modernité pratique, un visage de cinéma qui en fige l’image pour l’éternité, puis une marque qui apprend, laborieusement, à survivre à son propre mythe. Le chic, ici, a toujours relevé d’une discipline autant que d’un instinct.

La scène fondatrice de Givenchy n’a rien du grand soir qu’on imagine volontiers. Février 1952, première collection : une blouse blanche, baptisée « Bettina » en hommage au mannequin Bettina Graziani. Des volants, certes, mais surtout une idée d’une déconcertante simplicité — séparer, assembler, recomposer. Le vêtement comme jeu sérieux, non comme statue figée dans sa propre solennité. Cette logique des separates s’impose très tôt et devient un véritable langage, presque une forme de courtoisie envers la femme : on ne la déguisera pas, on l’armera. On n’habillera pas son apparence, on servira sa vie.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est la discrétion du geste inaugural et la démesure de sa postérité. La blouse est un objet. Mais c’est aussi un signal : Givenchy naît dans un Paris où la haute couture chérit le cérémonial, et il oblique déjà vers l’existence concrète. Non la rue — pas encore. Mais la vie réelle de femmes qui se déplacent, qui travaillent, qui souhaitent respirer dans leurs vêtements autant que les porter. Le luxe, dans cette conception, commence par une coupe qui ne contraint pas le corps mais le libère.

Une silhouette, un film, et la puissance de l’image

Le cinéma surgit comme une lumière crue et révélatrice. Audrey Hepburn et Hubert de Givenchy se rencontrent au début des années 1950 ; leur complicité s’installe et finit par s’ériger en raccourci culturel universel. Les robes, les manteaux, la ligne épurée : le public ne retient pas seulement des vêtements, il retient une façon d’habiter le monde. Dans Breakfast at Tiffany’s (1961), la robe noire de Givenchy accède au statut d’image absolue — elle se répète, se cite, se réinvente sans jamais s’épuiser. On peut parler d’« icône ». On peut aussi formuler les choses autrement : une publicité parfaite, précisément parce qu’elle a toutes les apparences du souvenir.

Cette alliance fabrique un paradoxe durable. Givenchy, maison parisienne dans l’âme, s’appuie sur une étoile hollywoodienne pour incarner l’idée même de l’élégance française. Ce n’est pas le fruit du hasard : c’est une stratégie avant la lettre, mais dépourvue du cynisme qui caractérise nos époques. La relation vaut preuve. Elle dit : « ce style tient à l’écran, donc il tient dans la vie. » Et cette affirmation silencieuse suffit à produire de la valeur, durablement, longtemps après que les lumières se sont éteintes.

La même logique traverse le parfum. L’Interdit, composé pour Hepburn puis offert au public en 1957, raconte une histoire limpide : l’intime se fait produit, mais conserve une aura d’amitié, presque de confidence. C’est là, peut-être, que Givenchy touche juste avec le plus de grâce : transmuer le privé en objet public sans jamais paraître le forcer. La maison ne vend pas une formule chimique, elle vend une scène mentale, un instant suspendu que chacun peut s’approprier.

Quand la maison devient marque, et la marque devient empire

Un moment vient où la couture ne suffit plus. Ou plutôt : elle suffit symboliquement, mais non financièrement. En 1988, Givenchy est acquis par LVMH. Le geste dépasse la seule opération économique ; il est profondément culturel. La maison quitte le régime de l’atelier artisanal pour entrer dans une architecture industrielle où l’héritage se mue en actif à gérer, à valoriser, à rentabiliser. Dans ce passage, l’élégance change de nature : de pratique vivante, elle devient portefeuille.

LVMH lui-même voit le jour en 1987, par fusion. La chronologie est sèche, presque comptable, mais elle dit quelque chose d’essentiel : le crépuscule du couturier-roi et l’avènement du groupe-système. Les maisons deviennent des modules au sein d’une architecture globale — direction artistique, image, accessoires, parfums, distribution mondiale. On peut y lire une perte de substance, une dilution de l’âme. On peut aussi y voir la condition nécessaire à la survie. Ces deux lectures cohabitent, comme il est fréquent dans l’univers du luxe, sans jamais se résoudre tout à fait.

Hubert de Givenchy, lui, prend congé en 1995. Et s’ouvre alors un second récit : celui d’un nom qui doit se perpétuer sans son fondateur, comme une pièce de théâtre qui change d’interprète tout en préservant le même titre.

Le manège des directeurs artistiques, ou l’art de tenir l’affiche

Après 1995, Givenchy devient un terrain d’expérimentation pour les talents les plus singuliers de sa génération. John Galliano y fait une apparition obligatoirement furtive ; Alexander McQueen s’y installe avec une intensité féroce. La maison accueille soudain des écritures plus nerveuses, parfois plus ténébreuses. Le contraste avec l’idée reçue, Givenchy égale retenue, est saisissant. Mais ce contraste s’avère fécond : il démontre qu’un nom peut contenir plusieurs humeurs et plusieurs tempéraments, dès lors que la cohérence d’ensemble demeure.

Les années 2000 et 2010 installent une tension supplémentaire entre l’attendu et l’imprévu. Riccardo Tisci, directeur artistique de 2005 à 2017, fait de Givenchy une puissance contemporaine : lisible, iconique, parfaitement accordée à son époque. La maison cesse d’être un héritage figé pour redevenir un présent habité. Clare Waight Keller, nommée en 2017, se voit confier un enjeu délicat : renouer avec les origines sans verser dans le musée. Le mot « racines » revient souvent dans les discours des maisons lorsqu’elles traversent le doute… façon élégante de confesser qu’on cherche encore sa forme.

Matthew M. Williams prend les rênes en 2020. La maison s’y confronte à un rapport plus frontal à la culture du streetwear, à l’objet conçu comme signe immédiatement déchiffrable. Dans les années 2020, le luxe aime les détails qui claquent, les pièces qui se reconnaissent d’un coup d’œil sur un écran de téléphone. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est une observation : l’époque exige que le vêtement soit aussi un pictogramme.

En septembre 2024, Sarah Burton est nommée directrice artistique de Givenchy, après le départ de Williams. L’annonce a presque la densité d’un scénario : Burton vient d’Alexander McQueen, et McQueen avait lui-même dirigé Givenchy à la fin des années 1990. La maison boucle une boucle, comme si elle recollait un fragment d’archive sur une image neuve. Sa première collection est attendue en mars 2025 à Paris — le calendrier de la mode n’étant jamais neutre, mais toujours l’horloge officielle qui décrète la manière dont une maison « revient ». Givenchy continue ainsi de marcher sur sa ligne de crête : entre l’atelier et le groupe, entre l’écran et le tissu, entre la mémoire et l’actualité. La maison fut fondée autour d’un vêtement pensé pour le mouvement. Elle est devenue, au fil des décennies, un nom qui se déplace sans cesse pour demeurer à sa place.


Givenchy : Site officiel