Accueil / Mode / Show Must Go Wow / Tom Ford printemps-été 2027 : Haider Ackermann, exhibition maîtrisée

Tom Ford printemps-été 2027 : Haider Ackermann, exhibition maîtrisée

Maillot noir asymétrique Tom Ford printemps-été 2027 porté sur le podium de la Paris Fashion Week.

Tom Ford a présenté sa collection printemps-été 2027 le 30 septembre 2026 à la Paris Fashion Week. Sous la direction artistique de Haider Ackermann, le défilé Tom Ford travaille une matière familière à la maison : le sexe, le costume, la nuit et le regard. Mais la mécanique change. Entre panneaux de verre, miroirs, tailoring précis et corps largement découverts, Ackermann transforme l’exhibition en exercice de contrôle.

Défilé Tom Ford : le miroir comme dispositif

Le défilé Tom Ford printemps-été 2027 commence presque dans le noir. Quand la lumière monte, des panneaux de verre découpent l’espace. Les mannequins ne se contentent pas de traverser la salle. Certains s’arrêtent devant leur reflet. D’autres observent un autre corps à travers une paroi. Le public regarde donc des mannequins qui se regardent eux-mêmes ou se regardent entre eux. Le dispositif produit immédiatement une distance entre exposition et possession. Chez Tom Ford, le désir a souvent commencé par un regard ; Ackermann décide cette fois de rendre ce regard visible.

La chorégraphie n’est pas un habillage ajouté après les vêtements. Elle organise leur perception. ELLE note que plusieurs mannequins avancent ensemble, parfois dans des silhouettes pensées comme des réponses l’une à l’autre. Vogue insiste davantage sur les arrêts devant les surfaces réfléchissantes et les échanges de regards à travers le verre. Ce léger déplacement entre les comptes rendus est intéressant. ELLE observe surtout la construction du tableau ; Vogue retient le caractère sexuel de la situation. Dans les deux cas, le podium classique disparaît derrière une scène où chacun devient simultanément sujet et spectateur. Le vêtement n’existe plus seulement lorsqu’il avance vers le photographe. Il apparaît aussi lorsqu’il se retourne, s’immobilise ou rencontre son double.

La bande-son poursuit cette mise sous tension. Vogue rapporte la présence de Tina Turner et David Bowie, accompagnés de sons explicitement sexuels. Le choix pourrait sembler appuyé. Il fonctionne pourtant avec une scénographie qui refuse le simple strip-tease. Tout est montré, mais rarement livré sans obstacle. Une vitre intervient. Une coupe interrompt le corps. Un vêtement découvre une zone et en verrouille une autre. Ackermann construit moins une fête qu’un espace après la fête, lorsque les attitudes deviennent plus lentes et que chacun recommence à observer les autres. The Impression lit précisément la collection dans cette heure nocturne plus privée, où l’exposition devient ambiguë.

Il faut aussi regarder la beauté. Vogue décrit des lèvres rouges, bordeaux ou pêche très brillantes, ainsi que des yeux travaillés par des effets fumés et métalliques. La surface du visage répond donc aux surfaces du décor. La brillance n’est pas seulement glamour ; elle renvoie la lumière. Le miroir devient presque une matière de la collection sans être cousu au vêtement. Cette logique évite à Ackermann de transformer chaque pièce en manifeste. Le décor fait une partie du travail. Les vêtements peuvent rester relativement directs. Et ce sont précisément leurs coupes qui reprennent ensuite la charge sexuelle du dispositif.

Trois silhouettes du défilé Tom Ford à la Paris Fashion Week, présentées en triptyque sur un podium sombre.
Trois silhouettes du défilé Tom Ford à la Paris Fashion Week.

Le costume garde la main

Le premier passage donne la méthode. Scott Barnhill apparaît dans un costume rayé ajusté, porté avec une chemise kaki largement ouverte. Après lui vient une silhouette féminine également rayée, avec porte-documents et haut résille sans soutien-gorge. Deux langages sont superposés. Le premier appartient au bureau, au pouvoir, à la fonction. Le second appartient au corps et à son exposition. Ackermann ne choisit pas entre eux. Il fait de leur collision la silhouette Tom Ford. Le costume reste sérieux jusque dans sa construction, précisément pour que ce qui déborde du costume paraisse plus net.

C’est l’une des différences importantes avec une simple collection de vêtements sexy. La peau n’est pas utilisée pour remplacer le vêtement. Elle entre dans son architecture. ELLE relève ainsi un pantalon de tailleur associé à un bustier moulé en caoutchouc, des décolletés profonds, des bodys découpés et des vestes plus sculpturales. The Impression parle de lingerie, de maillots et de découpes qui encadrent le corps plutôt qu’ils ne le dénudent uniformément. La distinction compte. Un dos nu, une hanche, un torse ou une fesse deviennent une zone précise dans une construction très tenue. L’érotisme provient alors autant de la bordure du tissu que de ce qu’elle laisse apparaître.

La collection élargit ensuite son vocabulaire. Vogue relève des vêtements de cuir noir, des trenchs et combinaisons kaki, du denim passé, des cargos et des shorts masculins extrêmement courts. Puis la soirée reprend le dessus. Les robes rouges sont découpées ou fendues très haut. Des pièces couvertes de strass croisent des smokings et des débardeurs masculins profondément ouverts. L’ensemble reste pauvre en imprimés et relativement dur dans ses lignes. Il n’y a pas besoin d’accumuler les effets lorsque le corps assure déjà une part du contraste. Ackermann conserve ainsi une hiérarchie claire : d’abord la coupe, ensuite la peau, enfin la surface.

Cette discipline empêche aussi la collection de tomber complètement dans la reconstitution des années Gucci de Tom Ford. Les références existent. The Impression rapproche explicitement certains maillots et éléments de lingerie des strings, découpes et silhouettes très corporelles associés à cette période. Mais Ackermann ralentit le geste. Il évite de reconstruire une archive look par look. Ses pantalons, ses épaules et ses manteaux restent identifiables par leur tension et leur fluidité. Le passé de Ford fournit donc une grammaire, pas un patron. C’est probablement là que se joue la continuité la plus crédible entre deux créateurs qui ne conçoivent pas la sensualité de la même manière.

Trois silhouettes du défilé Tom Ford printemps-été 2027 à la Paris Fashion Week, en vert olive, rouge et blanc.
Trois silhouettes du défilé Tom Ford printemps-été 2027 présenté à Paris.

Haider Ackermann déplace le sexe de Tom Ford

La fin du défilé pousse cette logique beaucoup plus loin. Vogue décrit une série de maillots noirs presque réduits à leurs attaches. Certains vêtements paraissent davantage conçus pour poser que pour nager. Un homme porte même un col roulé avec un slip de bain très échancré dont le dos devient string. WWD relève également la présence inhabituelle de maillots très exposés, associés à du cachemire, du cuir, de la soie et du tailoring. Le contraste est volontairement excessif. Un vêtement coûteux et protecteur peut accompagner quelques centimètres de tissu. La provocation existe, mais elle ne tient pas seulement à la quantité de peau visible.

Ackermann parle lui-même de liberté, de prise de risque et de danger dans les commentaires repris par plusieurs médias. ELLE cite notamment ses notes de défilé, où la séduction est présentée comme l’un des fondements de Tom Ford. Le designer veut cette fois la pousser vers quelque chose de moins confortable. La formule explique mieux la collection que l’idée d’un simple retour du sexy. Le corps montré chez Ackermann n’est pas nécessairement disponible. Il peut même produire l’effet inverse. Les modèles se regardent, se détournent ou restent absorbés par leur propre reflet. L’exposition devient donc une forme de souveraineté autant qu’un outil de séduction.

C’est ici que Vogue, ELLE et The Impression ne mettent pas exactement l’accent au même endroit. Vogue insiste sur la crudité joyeuse du spectacle, jusqu’à estimer qu’Ackermann pousse presque Tom Ford plus loin que Tom Ford lui-même. ELLE s’attarde davantage sur la précision des coupes et sur une sexualité qui n’a pas besoin de hausser le ton. The Impression voit surtout une sensualité devenue intérieure, moins déclarative et plus suspendue. Ces lectures ne s’annulent pas. Elles révèlent plutôt le fonctionnement du show. Vu de face, il est franchement explicite. Regardé dans le miroir qu’Ackermann place partout, il devient plus difficile à fixer.

Ce décalage constitue peut-être le changement essentiel apporté par Ackermann. Tom Ford a historiquement utilisé la confiance sexuelle comme un signe immédiatement lisible. Ici, la confiance demeure, mais sa destination devient moins certaine. Le mannequin peut chercher le regard du public puis l’abandonner pour son reflet. Un costume peut imposer une autorité avant qu’une découpe ne dérègle l’image. Une robe rouge reste une robe du soir, mais la manière dont elle ouvre le corps empêche la bienséance de se refermer complètement. Le sexy n’a donc pas disparu derrière un discours culturel plus prudent. Il est simplement devenu moins stable. Et cette instabilité convient assez bien à une maison qui doit exister après son fondateur sans cesser de porter son nom.

Une maison doit aussi vendre cette fiction

La question dépasse en effet le podium. Tom Ford Fashion est aujourd’hui exploité par Ermenegildo Zegna Group dans le cadre d’une licence de long terme conclue avec Estée Lauder Companies, propriétaire de la marque et de sa propriété intellectuelle. Zegna supervise le développement des collections, la production, le merchandising et la distribution de la mode Tom Ford. Haider Ackermann doit donc travailler à l’intérieur d’une architecture industrielle très concrète. Son rôle n’est pas simplement de produire des images désirables. Il doit donner une cohérence vestimentaire à une marque dont le nom reste indissociable d’une personnalité extrêmement identifiable. Le danger serait de transformer chaque collection en commentaire sur les années Ford. Le printemps-été 2027 tente au contraire de rendre les codes suffisamment mobiles pour qu’ils puissent continuer sans leur auteur initial.

Les chiffres replacent aussi le spectacle dans une situation moins abstraite. Tom Ford Fashion a réalisé 156,8 millions d’euros de chiffre d’affaires au premier semestre 2026, en hausse de 2,7 % sur un an et de 6,4 % en organique selon Zegna Group. Son EBIT ajusté restait cependant négatif, à environ 12,1 millions d’euros, contre une perte plus importante un an auparavant. La construction de la marque n’est donc pas terminée. Dans ce contexte, la collection doit accomplir deux opérations contradictoires. Elle doit produire une image immédiatement reconnaissable de Tom Ford. Elle doit aussi générer un vestiaire qui puisse fonctionner une fois les miroirs, la musique et les corps du défilé disparus. Les costumes, manteaux, pantalons et pièces de cuir assurent cette seconde fonction derrière la partie la plus spectaculaire du show.

C’est pourquoi les maillots minuscules ne résument pas la proposition. Ils fournissent les images rapides du défilé. Le tailoring lui donne sa structure. Ackermann semble comprendre qu’une maison comme Tom Ford a besoin des deux, mais pas nécessairement dans le même vêtement. Le spectacle peut pousser la silhouette jusqu’à l’inconfort. Le produit peut ensuite récupérer une épaule, une matière, un pantalon ou une veste. Cette dissociation est classique dans le luxe, mais elle apparaît ici avec une netteté particulière. La fiction vend le risque. Le vestiaire vend la maîtrise.

Le futur proposé par Haider Ackermann n’est donc pas un Tom Ford assagi. Ce serait probablement la solution la moins intéressante. Il ne consiste pas davantage à rejouer indéfiniment les provocations devenues historiques de la marque. La collection printemps-été 2027 avance ailleurs, dans l’espace étroit entre les deux. Elle montre énormément de corps tout en refusant de réduire le corps à une invitation. Elle utilise l’héritage mais évite d’en faire une collection d’archives. Elle conserve le costume tout en lui retirant son autorité tranquille. Et dans le miroir installé au milieu de tout cela, Tom Ford commence peut-être à regarder moins son propre passé que la manière dont Ackermann veut désormais le déplacer.


Sources

  • Vogue – Tom Ford Spring 2027 Ready-to-Wear Collection – 2026
  • ELLE – At Tom Ford, Seduction Takes the Lead – 2026
  • The Impression – Tom Ford Spring 2027 Fashion Show Review – 2026
  • WWD – Tom Ford Spring 2027: In the Flesh – 2026
  • Zegna Group – TOM FORD FASHION – 2026
  • Zegna Group / SEC – Half Year 2026 Results – 2026
Étiquetté :