Présenté le 30 septembre 2026 à la Paris Fashion Week, le défilé Balmain printemps-été 2027 marque la deuxième collection d’Antonin Tron pour la maison. À l’Hôtel de Maisons, ancienne demeure parisienne de Karl Lagerfeld, le créateur confronte les archives de Pierre Balmain à la Californie des années 1960 et 1970. Lingerie apparente, imprimés animaliers, peau d’anguille, drapés, broderies et références à Jim Morrison déplacent Balmain vers une sensualité moins rigide. Derrière les vêtements, une autre question se précise : quelle maison Antonin Tron est-il en train de construire après quatorze années sous Olivier Rousteing ?
Défilé Balmain printemps-été 2027 : une maison plongée dans l’orage
Le défilé Balmain printemps-été 2027 commence par un problème de visibilité, ou plutôt par sa résolution. Pour sa première collection en mars, Antonin Tron avait présenté certains vêtements dans une pénombre qui absorbait une partie des nuances et des détails. Cette fois, la lumière reste assez forte pour regarder les vêtements. Le décor travaille ailleurs. À l’Hôtel de Maisons, dans le 7e arrondissement de Paris, les fenêtres sont recouvertes de bâches opaques depuis l’extérieur. De l’eau est projetée contre elles, tandis qu’un montage autour de Jim Morrison s’ouvre sur Riders on the Storm. Antonin Tron évoque auprès de WWD une « tempête dans le désert ». Les mannequins avancent dans cette atmosphère artificiellement humide, souvent derrière de larges lunettes noires.
Le lieu n’a rien d’un décor arbitraire. Karl Lagerfeld a longtemps habité l’Hôtel de Maisons et avait commencé sa carrière chez Pierre Balmain dans les années 1950. Tron installe donc sa Californie mentale à l’intérieur d’un morceau d’histoire parisienne. La collision résume assez bien le projet du défilé. À l’extérieur, la pluie frappe les fenêtres ; dans les vêtements, les surfaces brillent, collent ou glissent contre le corps. Le dispositif ne cherche pas à construire un paysage réaliste. Il organise plutôt une tension entre intérieur et extérieur, patrimoine et échappée. Balmain reste physiquement à Paris, dans un hôtel particulier chargé d’histoire, mais son imaginaire regarde ailleurs. Le décor prépare ainsi le terrain sans masquer le vêtement, ce qui paraît presque programmatique pour une maison qui cherche précisément à rendre sa nouvelle direction lisible.

Antonin Tron relit Pierre Balmain sans rejouer les années 1950
La partie la plus intéressante du travail d’archives ne se trouve pas forcément dans les robes terminées. Antonin Tron s’arrête sur des photographies de Mark Shaw prises dans les coulisses de Balmain en 1954. Les mannequins y sont saisies entre deux passages, partiellement habillées, entourées de robes ouvertes, de corsets et de systèmes de maintien encore visibles. Ce sont des images d’un vêtement en construction plutôt que d’une élégance parfaitement installée. Tron en retient le désordre. Les brassières dépassent des robes, les coutures de corseterie deviennent apparentes et des minijupes de satin reprennent le vocabulaire du porte-jarretelles. Des chemises transparentes en lamé de soie jacquard laissent également voir ce qui, dans une autre conception du luxe, aurait été soigneusement dissimulé. Balmain ne supprime pas sa sophistication ; il montre ses attaches.
Cette logique modifie surtout la manière dont le corps apparaît. Les robes drapées se resserrent, se plissent ou semblent rester légèrement inachevées. Certains pans pendent comme s’ils venaient d’être épinglés. Les pantalons descendent sur les hanches. Des blousons courts en satin découvrent les brassières tandis que des vestes aux épaules marquées conservent une construction plus ferme. La collection oppose constamment ces deux vitesses : une épaule dessinée, puis un tissu qui s’abandonne ; une corseterie précise, puis une robe qui glisse. Antonin Tron ne remplace donc pas simplement la structure par de la fluidité. Il oblige les deux à cohabiter, ce qui est plus intéressant que le simple retour d’un sexy frontal.
Les matières compliquent encore l’image. La peau d’anguille apparaît sur des manteaux et des blousons, tandis que les effets serpent gagnent pantalons et pièces de dessus. La viscose, le lamé, le satin et les jacquards produisent des surfaces presque liquides. Les imprimés animaliers, déjà présents dans l’histoire de Pierre Balmain, sont retravaillés par couches. Vogue décrit des jacquards imprimés puis rebrodés et des surfaces combinant sequins, impression et broderie main. AnOther relève également l’accumulation de perles, sequins, appliqués et ornements sur certains motifs. Les talons compensés reprennent quant à eux des aspects d’agate, de jaspe ou de pierre fossilisée. Le luxe n’est donc pas réduit : il devient moins monumental et plus tactile.

Paris et Californie, discipline contre relâchement
Antonin Tron ne cache pas la dimension intellectuelle de son moodboard. Vogue rapporte qu’il a lu Foucault in California, récit du séjour de Michel Foucault dans l’Ouest américain et de son expérience du LSD à Death Valley en 1975. De là viennent le désert, l’expansion de la conscience, mais aussi l’idée d’une désillusion. Autour de cette référence gravitent Jim Morrison, Joan Didion et l’artiste Walter De Maria. AnOther replace plus largement cet imaginaire dans la contre-culture californienne des années 1960 et 1970. Les deux lectures ne sont pas contradictoires mais ne mettent pas l’accent au même endroit : Vogue insiste sur Foucault et l’opposition entre pensée française et espace américain, AnOther davantage sur la sexualité et le mélange des espèces, motifs et matières. Tron s’en sert moins pour fabriquer une collection hippie que pour dérégler un certain maintien parisien.
Le résultat est plus convaincant lorsque la référence reste dans la coupe. Un pantalon de rocker californien devient étroit et très long. Un manteau violet en peau d’anguille recouvre un pantalon lacé et une chemise jacquard ocelot. Des couleurs ivoire, gris minéral, cuivre, or, orange ou jaune pâle rappellent les changements de lumière du désert plutôt qu’une carte postale de Los Angeles. Même la brillance peut évoquer une peau humide autant qu’un vêtement de soirée. Cette ambiguïté compte. Tron garde le glamour, mais il cesse de le présenter comme une surface parfaitement contrôlée. Les cheveux paraissent mouillés, les boutons restent ouverts et les silhouettes donnent parfois l’impression de sortir d’une nuit plutôt que de se préparer à y entrer. Balmain ne devient pas décontracté pour autant ; le relâchement lui-même reste construit.
Roger Caillois fournit une autre clé, plus discrète. L’écrivain français et collectionneur de pierres intéressait Antonin Tron pour son observation des formes déjà produites par la nature. Cette idée traverse les talons minéraux, les couleurs et certains traitements de surface. Elle explique aussi la prolifération animale sans réduire la collection au léopard. Les peaux, écailles, taches et textures se mélangent jusqu’à devenir difficiles à identifier immédiatement. Le vêtement semble alors construit à partir de traces naturelles transformées par des techniques très artificielles. C’est un paradoxe utile pour Balmain. La maison conserve la broderie, les perles et la démonstration de savoir-faire, mais leur rôle change. Ils ne servent plus seulement à fabriquer une robe spectaculaire ; ils donnent de l’épaisseur à une surface qui doit être regardée de près.

Un nouveau Balmain doit aussi fonctionner comme une maison
Il serait pourtant réducteur de lire ce défilé comme une simple affaire d’esthétique. Antonin Tron n’est qu’une partie d’une restructuration plus large de Balmain commencée sous le directeur général Matteo Sgarbossa, arrivé en 2024. Vogue Business rapporte que la direction veut sortir d’une perception trop concentrée sur la tenue du soir et l’occasion pour construire un vestiaire plus complet. Le poids du prêt-à-porter explique en partie l’enjeu : selon Sgarbossa, celui-ci représentait auparavant près de 90 % des revenus de Balmain. Les sacs et la maroquinerie doivent donc prendre davantage de place. Le Sphynx, lancé sous Tron et présent dans cette nouvelle séquence, participe de ce déplacement. L’ambition affichée par la direction est également de porter le retail à 70 % de l’activité, tout en réduisant une partie de la dépendance au wholesale. Derrière la sensualité du podium, Balmain cherche donc aussi une architecture commerciale plus stable.
Cette deuxième collection doit être regardée dans ce contexte. Olivier Rousteing avait dirigé Balmain pendant quatorze ans et donné à la maison une image immédiatement identifiable. Tron arrive nécessairement avec moins de signes déjà installés. Sa première collection avait surtout établi une méthode : retour aux archives, corps, drapé, épaules, « opulence minimale ». La seconde commence à mettre ces éléments en friction avec des références plus personnelles. WWD voit davantage de caractère que dans le premier défilé, tout en estimant que le designer doit encore tracer une voie plus spécifique pour Balmain. Vogue formule une réserve voisine : l’exécution est jugée solide, mais le lien totalement naturel entre la personnalité de Tron et celle de la maison reste encore à trouver. Ces réserves sont probablement plus intéressantes que l’idée d’une transformation déjà achevée.
Le changement existe néanmoins dans la manière de présenter la puissance. Chez ce Balmain printemps-été 2027, elle ne vient plus seulement de la rigidité, de la symétrie ou d’un vêtement conçu comme une armure. Elle passe par une robe qui tient tout en donnant l’impression de glisser. Par une épaule ferme au-dessus d’un torse découvert. Par une broderie sophistiquée appliquée à une silhouette volontairement désordonnée. Antonin Tron ne renie pas le goût de Balmain pour le corps et l’apparat ; il déplace leur point d’équilibre. C’est là que ce deuxième défilé devient plus précis que le premier. Il ne définit pas encore entièrement le nouveau Balmain, mais il indique où le designer cherche : moins dans la rupture que dans le desserrement. À Paris, sous une pluie fabriquée, la maison commence surtout à retirer quelques couches de contrôle.
Sources
- Vogue – Balmain Spring 2027 Ready-to-Wear Collection – 2026
- Balmain – Défilé Printemps-Été 2027 – 2026
- AnOther – Antonin Tron’s Balmain Woman is “A Bit of an Animal” – 2026
- WWD – Balmain Spring 2027: Slinking Around – 2026
- Vogue Business – The Inside Story of Balmain’s Transformation – 2026
- FHCM – Balmain – 2026




















