À Lagos, Frank Aghuno présente KLEG, sa collection printemps-été 2027, déjà dévoilée quelques mois plus tôt à Berlin. Le créateur nigérian détourne les uniformes scolaires, transforme le vichy à travers les techniques textiles locales et fait entrer la sculpture dans le vêtement. Jusqu’à ce dernier passage où les éléments de bois produisent leur propre son. Une collection qui interroge aussi bien les normes corporelles que la manière de fabriquer la mode.
KLEG : l’uniforme scolaire contre la discipline des corps
Frank Aghuno a ramené sa collection printemps-été 2027 à Lagos après l’avoir présentée à la Fashion Week de Berlin, le 5 juillet 2026. Lauréat du programme Berlin Contemporary, le fondateur de Fruché avait alors effectué sa première présentation internationale. À Lagos, la collection retrouve un public directement familier de plusieurs de ses références culturelles. Au départ, il y a un souvenir précis : celui des uniformes scolaires nigérians, notamment les vêtements portés dans les pensionnats. Le vichy, avec ses carreaux réguliers et ses associations de couleurs, constitue l’un des principaux éléments de cette mémoire vestimentaire. L’uniforme impose une apparence collective, efface certaines différences sociales et soumet les corps à une silhouette réglementaire. Mais Aghuno y retrouve aussi une période de sa vie où l’apparence physique ne constituait pas encore une préoccupation aussi consciente. Cette contradiction devient le point de départ d’une collection qui s’intéresse à la manière dont le vêtement accompagne, puis transforme, la perception de soi.
Son titre, KLEG, emprunte au pidgin nigérian une expression désignant les genoux qui se rapprochent vers l’intérieur, également utilisée pour qualifier quelque chose de défectueux ou de travers. Le créateur reprend ce terme pour interroger les caractéristiques physiques que les conventions esthétiques invitent généralement à dissimuler. Les silhouettes adoptent des proportions exagérées, des asymétries et des constructions volontairement déformées. Certaines pièces semblent suivre la structure du corps, d’autres introduisent des volumes qui en perturbent les contours habituels. Le travail sur les nœuds, les torsions et les déséquilibres donne une traduction vestimentaire à ces préoccupations. Cette démarche possède une dimension assez ironique : l’uniforme, instrument traditionnel de conformité, devient un outil pour contester l’idée d’un corps conforme. Aghuno ne cherche pas à reproduire le vestiaire scolaire dans une version simplement plus sophistiquée. Il conserve son vocabulaire pour lui faire raconter les rapports parfois difficiles entre adolescence, apparence et normes physiques.

Du vichy à l’adire : fabriquer au Nigeria, autrement
Le vichy circule dans la collection sous plusieurs formes, chacune engageant une technique et une manière différente de travailler la matière. Il apparaît dans des cotons à carreaux, des étoffes en aso oke, des surfaces perlées et des versions réalisées avec l’adire, technique nigériane de teinture par réserve. L’aso oke, textile traditionnellement tissé à la main, apporte une construction et une texture différentes à un motif généralement associé à la simplicité de l’uniforme. L’adire introduit la possibilité d’irrégularités liées au processus de teinture, là où le carreau industriel repose sur la répétition exacte d’un dessin. Le résultat conserve la lisibilité du vêtement scolaire tout en modifiant ses qualités tactiles et visuelles. Selon les informations recueillies par Vogue, le coton provient notamment de Katsina, dans le nord du Nigeria, et sa transformation textile a lieu dans le pays. Aghuno affirme que les matériaux de la collection ont été sourcés localement et que les différentes pièces ont été réalisées au Nigeria.
Cette organisation implique un réseau d’artisans, de créateurs et de spécialistes dont les contributions participent directement à la conception des vêtements. Fredrick Aghuno, artiste connu sous le nom de Dricky Stickman et frère jumeau du créateur, a peint des représentations de corps sur des pièces en satin ainsi que sur des textiles de la collection. Les sculpteurs Emmanuel Opeyemi et Oluwalere Israel Adewale ont réalisé des éléments en bois, notamment un bustier et des coiffes aux constructions sculpturales. Le travail du crochet apparaît également grâce à Fola Olopade, du label Ile Olopade. Les coiffes en origami textile développées par Dukun prolongent les références à l’enfance, en reprenant les formes des pliages de papier. Quant aux chaussures, leur conception a mobilisé plusieurs marques nigérianes, parmi lesquelles Afora Official, Kiing Daviid et Renaissance by Janet. Aghuno explique à Vogue avoir recherché certains collaborateurs jusque sur TikTok, un détail révélateur de la coexistence entre savoir-faire traditionnels et nouveaux circuits de recrutement créatif. L’artisanat apparaît ainsi comme une succession de compétences coordonnées, où chaque intervention influe sur la forme finale plutôt que de se limiter à une finition décorative.


Quand le vêtement devient son propre instrument
C’est à la fin du défilé de Lagos que cette logique matérielle prend une dimension sonore. Dans son compte rendu publié le 2 novembre 2026, la journaliste Ezreen Benissan raconte avoir entendu la dernière silhouette avant même de la voir apparaître. Le vêtement comporte des éléments sculptés dans le bois dont le frottement produit un bruit perceptible à chaque déplacement. Alors que la musique s’achève, ce son devient suffisamment distinct pour capter l’attention de l’assistance. Vogue décrit un public silencieux, concentré sur le bruissement des pièces qui s’entrechoquent. La construction du vêtement produit donc une partie de l’expérience acoustique du défilé, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter un effet sonore extérieur. Les matériaux utilisés renvoient notamment aux ornements sonores portés par certains danseurs traditionnels nigérians, une référence présente dans la documentation de KLEG. Le mouvement du mannequin active ces éléments : le vêtement fonctionne comme une sculpture articulée dont le son dépend directement du corps qui la porte.
Cette dernière silhouette permet aussi de comprendre les limites et les ambitions du projet. Les jupes construites avec des éléments végétaux sculptés, les bustiers en bois et les textiles travaillés à la main occupent une place importante dans l’identité visuelle de KLEG, mais leur usage quotidien soulève des questions très différentes de celles d’un défilé. Entre une pièce spectaculaire et un vêtement réellement portable, les exigences de poids, d’entretien, de résistance et de confort ne sont pas les mêmes. La collection laisse ces contraintes en partie ouvertes, sans que cela annule son intérêt expérimental. L’intérêt de Fruché tient néanmoins à la précision des collaborations et à leur traduction directe dans la coupe, la surface et la construction des pièces. Le travail artisanal ne vient plus simplement authentifier un produit terminé ; il intervient suffisamment tôt pour déterminer ce que le vêtement pourra devenir. À Lagos, cette organisation prend une forme presque littérale lorsque, la musique disparue, il ne reste plus à entendre que le bruit de sa fabrication mise en mouvement.

Fruché : Site officiel
Sources :
- Vogue — Fruché, Lagos Spring 2027 Collection — Ezreen Benissan, 2 novembre 2026. Source principale : vichy, aso oke, adire, production locale, silhouettes et finale sonore.
- Designscene — Fruché SS27 Reclaims Imperfection With KLEG — 6 juillet 2026. Présentation du concept KLEG et identification des artisans, sculpteurs et collaborateurs.
- British Vogue — 6 Key Trends From Lagos Fashion Week SS27 — Ugonna-Ora Owoh, 2 novembre 2026. Éclairage sur les matières et notamment l’Ekpiri utilisé par Fruché.
- Berlin Fashion Week — Official Schedule SS27 — 5 juillet 2026. Confirmation de la présentation K-LEG à Berlin.
- Berlin Fashion Week — Fruché — page officielle de la marque, sans date indiquée. Informations sur la maison, les techniques artisanales et le contact presse.














