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Comme des Garçons : le denim devient royal

Mannequin du défilé Comme des Garçons printemps-été 2027 portant un ensemble bleu marine aux volumes matelassés et un imposant chapeau doré.

À la Paris Fashion Week, le 3 octobre 2026, Rei Kawakubo a présenté le défilé Comme des Garçons printemps-été 2027 autour d’une phrase : « When royal life and real life become one ». Vingt-trois silhouettes, des couronnes déformées, du denim brut, des jacquards, des volumes gonflés et des corps presque effacés. La royauté est partout, mais privée de majesté tranquille. Kawakubo rapproche l’apparat et le vêtement quotidien jusqu’à rendre leur frontière difficile à trouver. Le pouvoir devient une question de matière, de volume et de place occupée dans l’espace. Et, comme souvent chez Comme des Garçons, la réponse reste volontairement incomplète.

Défilé Comme des Garçons printemps-été 2027 : une cour sans palais

Il faut commencer par la phrase de Rei Kawakubo, parce qu’elle est pratiquement la seule explication qu’elle donne : « When royal life and real life become one ». Pas de long communiqué chargé de références. Pas de récit destiné à verrouiller la lecture. Le défilé Comme des Garçons printemps-été 2027 s’installe précisément dans cet espace laissé vide entre la proposition et son interprétation. Selon le calendrier parisien, la maison défile à 17 h 30, après le défilé d’Hermès et Elie Saab, dans une journée particulièrement dense de la Paris Fashion Week. La Fédération de la Haute Couture et de la Mode confirme la date du 3 octobre et présente un lookbook de 23 silhouettes.

La cérémonie, justement, obéit à des règles. W Department décrit un podium long, avec un parcours qui tourne et des mannequins avançant lentement, séparés les uns des autres. Lorsqu’une silhouette revenait vers la sortie et en croisait une autre, le mannequin s’arrêtait pour la laisser passer. Le geste se répète. Ce qui pourrait être une simple solution de circulation finit par produire une forme d’étiquette. L’un avance, l’autre cède la place. Aucun trône n’est nécessaire pour introduire une hiérarchie lorsque les déplacements suffisent à la suggérer. Les énormes coiffes accentuent cette impression de procession sans transformer les mannequins en personnages historiques. La collection fabrique donc une cour à partir de peu : un déplacement ralenti, quelques mètres de distance, un arrêt, une priorité donnée à celui ou celle qui arrive.

Trois silhouettes du défilé Comme des Garçons printemps-été 2027 à Paris, avec robes sculpturales noires, grises et bleues et coiffes blanches.
Comme des Garçons, printemps-été 2027 : volumes démesurés, textiles sculptés et coiffes blanches à la Paris Fashion Week.

La couronne descend dans la rue

Le premier déplacement opéré par Kawakubo est matériel. Une collection consacrée, même indirectement, à la royauté pourrait accumuler velours, soies, brocarts et surfaces précieuses. Certains tissus d’ameublement et jacquards apparaissent bien, mais ils cohabitent avec un vocabulaire autrement plus ordinaire. Denim brut, gabardine de coton, rayures de travail et fines rayures structurent une partie importante de la collection. Sur la première silhouette, le jean prend déjà une forme énorme et irrégulière, entaillée de zones d’où apparaît du rouge. Au-dessus, une coiffe blanche rembourrée tient vaguement de la couronne. Elle ne ressemble ni à un bijou ni à un insigne conservé dans une vitrine. Elle semble construite, attachée, presque improvisée. Dès l’ouverture, le vêtement populaire et l’emblème royal cessent donc d’appartenir à deux mondes distincts.

C’est probablement là que la phrase de Kawakubo devient la plus lisible. The Impression voit dans la collection la rencontre entre le citoyen ordinaire et une royauté devenue plus diffuse, parfois autoproclamée. Le média insiste sur le contraste entre le denim ou la toile de coton et des jacquards qui renvoient beaucoup plus directement à l’idée de palais. W Department formule le déplacement d’une autre manière : Kawakubo ne ferait pas se rencontrer deux catégories, elle supprimerait leur séparation. Cette lecture paraît plus proche des vêtements eux-mêmes. Le denim n’arrive pas après une séquence royale pour signifier soudain le réel. Il est là dès le début, déjà couronné, déjà gonflé, déjà soumis au cérémonial. La hiérarchie traditionnelle des tissus est donc aussi fragile que celle des personnes. Une toile employée pour un pantalon de travail peut occuper soudain davantage d’espace qu’une robe d’apparat.

Trois silhouettes du défilé Comme des Garçons printemps-été 2027 à Paris : robe kaki brodée, ensemble bleu et rouge, robe noire à pois et volants.
Comme des Garçons printemps-été 2027 : volumes sculpturaux, contrastes de matières et coiffes blanches sur le podium parisien.

Un vêtement qui ne demande plus la permission au corps

Chez Comme des Garçons, le volume n’est évidemment pas une nouveauté. Mais ici il fonctionne avec une brutalité particulière parce qu’il contredit presque systématiquement l’idée d’une silhouette dessinée à partir du corps. Les vêtements gonflent devant, derrière et sur les côtés. Certaines constructions évoquent de très gros manteaux rembourrés ; d’autres ne permettent plus d’identifier immédiatement la pièce qui leur sert de départ. W Department repère encore dans ces masses des traces de trenchs, de bombers ou de doudounes. Vogue décrit des sculptures tridimensionnelles qui semblent parfois étouffer ce qu’elles contiennent. Le mannequin n’est plus vraiment chargé de mettre le vêtement en valeur. Il doit négocier avec lui, trouver comment avancer et comment prendre un virage. Le vêtement devient presque un second occupant du podium. Il impose sa propre largeur et ralentit le déplacement.

Cette disproportion change aussi la représentation du pouvoir. Une couronne traditionnelle agrandit légèrement le corps en ajoutant quelques centimètres au sommet du crâne. Kawakubo agrandit tout. Les coiffes, attribuées par W Department à Nobuki Hizume, prolongent encore des constructions qui ont déjà débordé l’anatomie. Certaines sont rembourrées, d’autres montées sur des armatures ou hérissées de formes qui rendent le contour de la tête imprécis. Le pouvoir ne se résume donc pas à un signe que l’on pose au-dessus du visage. Il devient une masse à transporter. Les corps disparaissent à l’intérieur de volumes dont ils ne semblent plus être le centre. Il y a là une ironie sèche : vouloir être plus grand finit littéralement par prendre trop de place. Et ce qui ressemble de loin à une affirmation de puissance devient, vu de plus près, une contrainte physique.

Trois silhouettes du défilé Comme des Garçons printemps-été 2027 à Paris, avec robe rouge à pois blancs, ensemble bleu marine sculptural et robe volumineuse rose et bleue.
Comme des Garçons printemps-été 2027 : pois rouges, volumes matelassés et coiffes sculpturales lors de la Paris Fashion Week.

Rei Kawakubo laisse le pouvoir se fissurer

Vogue pousse la lecture du côté plus sombre. Sarah Mower relève les cheveux artificiels qui jaillissent des constructions, les plumes, les rubans rouges, les tissus qui paraissent sortir par les ouvertures, mais aussi certains motifs d’ameublement : rayures de coutil, carreaux agrandis, pois et brocarts d’apparence ancienne. Une silhouette laisse notamment apparaître une masse de cheveux blonds accompagnée de glands dorés rappelant ceux d’un rideau. Le visage disparaît. Ce n’est plus vraiment une princesse, encore moins son portrait. C’est un fragment de présence pris dans une architecture textile. Vogue évoque à plusieurs reprises l’hypothèse d’un pouvoir monarchique devenu inquiétant, tout en prenant soin de présenter ces interprétations comme des possibilités et non comme les intentions déclarées de Kawakubo. C’est une distinction indispensable. La créatrice parle de la réunion entre « royal life » et « real life » ; le reste appartient aux vêtements et à ceux qui les regardent.

The Impression va plus loin et projette sur ces volumes l’idée d’une richesse arrivée au point de rupture, voire celle d’une révolution. L’interprétation est cohérente avec les formes qui semblent éclater sous la pression de leurs propres ornements, mais elle n’est pas confirmée par Rei Kawakubo. Là réside d’ailleurs une différence intéressante entre les comptes rendus. Vogue se demande si la royauté pourrait aussi désigner les nouvelles puissances économiques et technologiques. The Impression rapproche directement les couronnes des célébrités, des fortunes contemporaines et des hiérarchies produites par les réseaux sociaux. W Department reste davantage fixé sur les vêtements et sur le brouillage entre cérémonie et quotidien. Ces trois lectures ne racontent pas exactement le même défilé. Elles révèlent surtout l’efficacité du dispositif : avec une seule phrase et quelques signes immédiatement identifiables, Kawakubo déclenche plusieurs récits sans devoir en valider aucun.

La fin du show resserre pourtant le propos. Après la procession espacée, quatre silhouettes arrivent davantage groupées, selon W Department. Le denim domine alors sans détour : shorts surdimensionnés, pantalons tonneau, jeans très larges dont les bas touchent le sol. Les couronnes blanches disparaissent au profit de coiffes dorées, plus compactes, presque métalliques à l’œil. Rien ne permet d’affirmer que le réel aurait finalement remplacé la royauté. C’est même l’inverse qui semble se produire. Le matériau le plus banal du dispositif reçoit à son tour le traitement le plus cérémoniel. Comme des Garçons ne propose donc pas réellement de choisir entre pouvoir et quotidien, spectacle et portabilité, noblesse et vêtement de travail. Kawakubo les enferme dans le même volume, puis laisse chacun décider lequel des deux a contaminé l’autre.

C’est aussi ce qui éloigne cette collection d’une simple satire de monarchie. Une caricature aurait besoin de victimes et de cibles nettement identifiées. Ici, tout le monde porte sa couronne. Les tissus ordinaires sont promus, tandis que les signes de prestige paraissent bricolés, fragiles ou excessivement lourds. La couture devient simultanément majestueuse et un peu absurde. On retrouve alors l’un des mécanismes les plus solides de Comme des Garçons : ne pas produire un vêtement futuriste au sens technologique du terme, mais déplacer suffisamment les règles existantes pour que le présent paraisse soudain étrange. La question de l’avenir n’est pas de savoir si nous porterons ces masses de denim dans la rue. Elle consiste plutôt à demander quelles conventions nous continuons à considérer comme naturelles : ce qui vaut cher, ce qui fait autorité, ce qui mérite d’être regardé et celui qui doit céder le passage. Le 3 octobre, Rei Kawakubo n’a pas donné la réponse. Elle a simplement fait passer la couronne de tête en tête, jusqu’à ce qu’on ne sache plus très bien ce qu’elle récompense.


Sources :

  • Vogue — Comme des Garçons Spring 2027 Ready-to-Wear Collection — 3 octobre 2026.
  • The Impression — Comme des Garçons Spring 2027 Fashion Show Review — We Will Never Be Royals.
  • W Department — Heavy Is the Head — Comme des Garçons Spring/Summer 2027.
  • Fédération de la Haute Couture et de la Mode — Comme des Garçons — Mode Féminine Printemps/Été 2027 — 3 octobre 2026. La page officielle confirme également les 23 looks de la collection.
  • Fédération de la Haute Couture et de la Mode — Les collections — Paris Fashion Week Mode Féminine Printemps/Été 2027. La FHCM confirme Comme des Garçons au calendrier du 3 octobre 2026.
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