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Dr. Martens 1460 : l’histoire d’une bottine née pour travailler

Jeune femme en robe noire portant des bottines Dr. Martens à motifs floraux roses et rouges, assise sur un canapé dans un salon moderne.

Née le 1er avril 1960 à Wollaston, en Angleterre, la Dr. Martens 1460 était une chaussure de travail à huit œillets. Avec sa semelle à coussin d’air, son cuir épais et ses coutures jaunes, elle a quitté les ateliers britanniques pour rejoindre les skinheads, le punk et le grunge. En 2026, cette bottine de 66 ans conserve l’essentiel de son dessin d’origine.

Dr. Martens 1460 : une chaussure née pour travailler

Le 1er avril 1960, une nouvelle bottine sort de l’usine de Cobbs Lane, à Wollaston, dans le Northamptonshire anglais. Elle porte un nom étrange : 1460. Bill Griggs, fabricant de chaussures britannique, a simplement repris sa date de naissance : 1/4/60. À cette époque, personne n’imagine cette paire au pied d’un musicien punk. Le modèle est conçu pour les travailleurs qui passent leurs journées debout. Sa tige montante protège la cheville, tandis que son bout large laisse davantage de place au pied. Vendue autour de deux livres sterling à ses débuts, elle appartient au monde des chaussures utilitaires. Une semaine après sa fabrication, Bill Griggs la présente déjà dans un salon professionnel pour préparer les commandes des mois suivants.

Mais l’histoire de cette bottine anglaise commence en réalité en Allemagne. En 1945, le médecin Klaus Märtens se blesse au pied lors d’un accident de ski. Insatisfait des chaussures rigides de l’époque, il cherche une solution pour marcher plus confortablement. Avec Herbert Funck, il développe une semelle utilisant l’air comme système d’amortissement. Dans l’Allemagne d’après-guerre, leurs premières chaussures s’adressent notamment aux femmes âgées, davantage intéressées par le confort que par la mode. En 1959, Bill Griggs découvre cette invention grâce à une annonce publiée dans la presse professionnelle. Son entreprise obtient les droits de fabrication britanniques et adapte le concept aux besoins des travailleurs locaux. La 1460 de la marque Dr. Martens naît donc de la rencontre entre une semelle allemande et une bottine dessinée en Angleterre.

Son apparence repose sur une série de détails qui deviendront presque indissociables du modèle. D’abord, les huit œillets métalliques qui permettent de serrer la chaussure au-dessus de la cheville. Ensuite, le bout arrondi, la tige en cuir et cette semelle épaisse dont les bords sont rainurés. La semelle à coussin d’air doit amortir les pas sur les sols durs. Le montage utilise une trépointe cousue à la tige, puis assemblée à la semelle par thermoscellage, selon une technique dérivée du montage Goodyear. Autour de la chaussure, les surpiqûres jaunes rendent visible un élément que d’autres fabricants auraient cherché à dissimuler. Une couture caractéristique à trois lignes, appelée Puritan, relie également les pièces de cuir sur le côté. Au talon, une languette noire et jaune porte l’inscription AirWair et la formule « With Bouncing Soles », inspirée de l’écriture manuscrite de Bill Griggs.

Paire de Dr. Martens 1460 en cuir noir patiné, posée sur un établi en bois dans un ancien atelier de cordonnier.
Cuir noir, huit œillets, coutures jaunes et semelles épaisses. La Dr. Martens 1460 conserve les codes de la chaussure de travail dont elle est issue. @GOOD timing

Comment une bottine ouvrière a quitté les ateliers britanniques

Au début des années 1960, la 1460 accompagne les facteurs, les ouvriers et certains policiers britanniques. Elle se retrouve également aux pieds d’employés du métro londonien. Dans ces métiers, sa semelle amortissante et sa construction robuste présentent des avantages concrets. Mais la chaussure va progressivement changer de fonction sans changer profondément de silhouette. À la fin des années 1960, les premiers skinheads britanniques s’en emparent. Ces jeunes issus de la classe ouvrière construisent leur apparence autour de cheveux courts, de jeans raccourcis, de bombers, de bretelles et de bottines soigneusement cirées. Leur culture musicale entretient alors des liens étroits avec le ska et le reggae jamaïcains. La 1460 devient ainsi un signe d’appartenance sociale, bien avant d’être associée à certains groupes d’extrême droite qui récupéreront ensuite l’esthétique skinhead.

La musique accélère cette transformation. En 1967, Pete Townshend, guitariste des Who, porte des 1460 sur scène. La chaussure de travail entre alors dans le vestiaire visible du rock britannique. Dans les années 1970, elle rejoint les tenues d’une partie de la jeunesse punk influencée par les vêtements de Vivienne Westwood. Le cuir noir ou rouge cerise, les lacets et la semelle épaisse s’accordent aux jeans usés, aux vestes de cuir et aux vêtements transformés à la main. La bottine ne cherche plus seulement à supporter une journée de travail : elle participe à une manière de se présenter au monde. La même paire peut évoquer les origines ouvrières, le refus des conventions ou simplement une appartenance musicale. Et contrairement à une tenue de scène, elle peut aussi se porter pour prendre le bus, traverser Londres ou aller travailler le lendemain.

Jeune couple de skinheads anglais portant des Dr. Martens 1460, des bombers, des bretelles et des jeans retroussés dans une rue de Londres.
Londres, années 1970. Bombers, bretelles, jeans raccourcis et Dr. Martens 1460 composent le vestiaire de la culture skinhead britannique. @GOOD timing

La Dr. Martens 1460 traverse le punk, le gothique et le grunge

La 1460 ne reste pourtant pas prisonnière d’une seule scène musicale. Dans les années 1980, elle circule entre différentes cultures britanniques, donc le punk, mais aussi le mouvement gothique et les amateurs de musique alternative. Les femmes se l’approprient également, parfois en la personnalisant avec des motifs floraux. La silhouette reste reconnaissable, même lorsque les couleurs et les finitions changent. Au cours des années 1990, les amateurs de grunge et de rock alternatif prolongent cet usage de la bottine montante. Avec des vêtements amples, des jeans élimés ou des robes, ses proportions épaisses prennent une autre signification. Le modèle n’est plus réservé à un métier, à un genre ou à un groupe musical précis. Il est devenu une chaussure que chacun peut intégrer à son propre vestiaire, avec ou sans intention de rébellion.

Cette permanence ne signifie pas que toutes les 1460 sont fabriquées comme en 1960. En 2003, la production de Dr. Martens est largement transférée vers l’Asie, après la fermeture de ses usines britanniques. L’usine historique de Cobbs Lane reprend toutefois la fabrication de modèles « Made in England » en 2007. Aujourd’hui, la 1460 existe dans plusieurs cuirs, couleurs et variantes, tandis que certaines versions continuent d’être produites dans le Northamptonshire. Le cuir Smooth classique, lisse et relativement rigide au départ, s’assouplit avec le port, sans que cela garantisse un confort immédiat à tous les pieds. Le dessin de référence conserve néanmoins ses huit œillets, son bout arrondi, sa semelle rainurée et ses surpiqûres jaunes. Soixante-six ans après sa première fabrication, cette chaussure raconte encore la rencontre entre le travail, la technique et les cultures populaires. Le plus singulier reste peut-être là : une bottine devenue symbole de rébellion sans avoir été conçue pour se rebeller contre quoi que ce soit.

Paire de bottines Dr. Martens 1460 en cuir marron, exposée dans une vitrine en verre sur un présentoir métallique dans un magasin moderne.
Cuir marron, huit œillets, semelles épaisses et coutures jaunes. La Dr. Martens 1460 conserve sa silhouette d’origine tout en trouvant sa place dans les vitrines contemporaines.

Dr. Martens : 1460 en cuir Smooth noir – 200 € – Voir le modèle sur le site officiel.

Sources