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Pulp et son Different Class : Peut-on danser sur les inégalités ?

Cocktail Last Orders inspiré de Different Class de Pulp, sur un comptoir de pub londonien.

Sorti le 30 octobre 1995 chez Island Records, Different Class de Pulp raconte une Angleterre divisée par l’argent, le sexe et les origines sociales. À l’approche de son 31e anniversaire, l’album de Jarvis Cocker conserve cette étrange faculté de faire danser sur des histoires plutôt cruelles. Pour Smells Like Cocktail Spirit, cette comédie britannique se prolonge dans un cocktail original, Last Orders, où la douceur du cassis finit par rencontrer l’amertume du tonic.

Pulp Different Class : les gens ordinaires ne sont pas un déguisement

La fête commence par une déclaration de guerre. Sur Mis-Shapes, premier morceau de Different Class, les synthétiseurs s’agitent, la batterie accélère et Jarvis Cocker prend la défense de ceux qui ne correspondent pas au modèle attendu. Les mal habillés, les trop maigres, les intellectuels maladroits et tous ceux qu’une société obsédée par l’apparence préfère garder à distance trouvent soudain une place dans la chanson. Mais Pulp n’a rien d’un groupe charitable venu consoler les exclus. Cocker chante avec une arrogance presque délicieuse, comme si les humiliés avaient décidé de retourner le mépris contre leurs auteurs. Sa voix nasale, ses intonations théâtrales et son élégance volontairement décalée donnent à cette revanche des allures de soirée légèrement excessive. Derrière les claviers et les guitares, la colère n’a pas besoin de hurler pour se faire entendre. Elle se danse, ce qui reste une manière assez britannique de régler ses comptes.

Avec Common People, la plaisanterie devient nettement moins aimable. La chanson s’inspire d’une rencontre de Jarvis Cocker avec une étudiante grecque à la Saint Martin’s School of Art de Londres, dont l’identité exacte n’a jamais été établie avec certitude. Cette jeune femme aisée souhaite découvrir la vie des gens ordinaires, comme si la pauvreté constituait une expérience culturelle parmi d’autres. Le narrateur accepte d’abord le jeu, puis comprend que leurs situations n’ont rien de comparable. Elle peut toujours revenir à son confort familial, tandis que les autres doivent vivre avec les conséquences de leurs choix et de leur manque d’argent. Musicalement, le morceau commence presque innocemment, avec un clavier obstiné et une mélodie d’une simplicité désarmante. La batterie, les guitares et la voix gagnent progressivement en intensité, jusqu’à transformer cette rencontre en véritable affrontement social. Le public peut reprendre le refrain en chœur, mais la chanson parle précisément de ce qui empêche ces mêmes personnes de partager une condition commune.

Cette contradiction traverse tout Different Class. Sur Disco 2000, Jarvis Cocker imagine des retrouvailles avec Deborah, une ancienne camarade devenue le symbole d’une adolescence qu’il n’a pas vraiment su vivre. Le rythme est entraînant, les guitares brillent, les claviers débordent, mais la chanson reste celle d’un rendez-vous rêvé plutôt que d’une histoire heureuse. Pencil Skirt transforme le désir en petite guerre domestique, pleine de jalousie et de calculs assez peu glorieux. Underwear installe une tension sexuelle inconfortable, tandis que Live Bed Show fait d’un lit le témoin silencieux de relations passées. Chez Pulp, les objets les plus ordinaires finissent par raconter les frustrations de leurs propriétaires. Un vêtement, un matelas ou une invitation à sortir peuvent suffire à révéler toute une hiérarchie sentimentale et sociale. La pop conserve son apparente légèreté, mais sous les refrains se dessine une Angleterre où personne ne paraît vraiment satisfait de sa place.

La Britpop, les costumes froissés et le triomphe de Pulp

L’enregistrement de Different Class se déroule principalement en 1995 aux studios The Town House de Londres, sous la direction du producteur Chris Thomas. Le choix est important, car Pulp cherche à fabriquer un véritable disque pop sans abandonner ses bizarreries. Candida Doyle apporte ses claviers, ses orgues et ses synthétiseurs, dont les sonorités donnent aux chansons une couleur parfois presque désuète. Steve Mackey installe des lignes de basse qui soutiennent la pulsation sans étouffer les mélodies. Nick Banks maintient une batterie directe, tandis que les guitares de Russell Senior et Mark Webber alternent entre tension nerveuse et éclats plus théâtraux. Sur Common People, les arrangements s’accumulent jusqu’à remplir presque tout l’espace sonore, avec notamment un Stylophone et une guitare acoustique fortement compressée. Les orchestrations d’Anne Dudley apportent ailleurs une dimension plus cinématographique, comme si certaines histoires demandaient un décor plus grand que leurs personnages. À la différence d’Oasis, Pulp ne cherche pas seulement à retrouver la puissance du rock britannique : le groupe préfère faire cohabiter disco, pop synthétique, guitares et drames minuscules.

Lorsque Common People sort en single en mai 1995, Pulp quitte brutalement sa position d’éternel outsider. Le titre atteint la deuxième place du classement britannique et devient l’une des chansons associées à la Britpop. Quelques semaines plus tard, le groupe est appelé à remplacer les Stone Roses, contraints d’annuler leur concert au festival de Glastonbury. Le 24 juin 1995, Jarvis Cocker et ses musiciens se retrouvent en tête d’affiche sur la Pyramid Stage, devant un public autrement plus vaste que celui de leurs premières années. Plusieurs chansons du futur album, dont Disco 2000 et Mis-Shapes, figurent déjà dans le concert. Sur scène, Cocker conserve ses lunettes, ses gestes anguleux et cette manière de bouger qui semble hésiter entre le danseur de discothèque et le professeur mal à l’aise. Ses costumes de seconde main, ses chemises ouvertes et son allure empruntée aux années 1970 détonnent dans une Britpop dominée par les parkas, les guitares et la rivalité entre Oasis et Blur. Les marginaux chantent désormais devant des dizaines de milliers de personnes, sans que leurs chansons aient cessé de se méfier des foules.

Cette contradiction trouve une illustration presque parfaite sur la pochette de Different Class. Une photographie de mariage présente les invités dans leurs vêtements de cérémonie, entourés de silhouettes grandeur nature des membres de Pulp découpées dans du carton noir et blanc. Le dispositif est absurde, mais il fonctionne immédiatement : des intrus se sont glissés dans une fête familiale et semblent appartenir au décor. Les premières éditions de l’album proposent même douze images interchangeables, permettant à chacun de choisir sa propre couverture. Commercialement, le disque entre directement à la première place des ventes britanniques avant de recevoir le Mercury Music Prize en 1996. Cette reconnaissance installe durablement Pulp au centre d’une scène musicale dont le groupe avait longtemps observé les usages depuis la périphérie. En octobre 2025, une réédition remastérisée pour les trente ans du disque a notamment permis de retrouver l’enregistrement de son concert de Glastonbury, tandis que Pulp publiait la même année More, son premier album depuis 2001. Le paradoxe reste intact : Different Class est devenu un objet de référence culturelle en racontant précisément la difficulté d’appartenir au bon milieu.

Last Orders : le cocktail des lendemains incertains

Pourtant, Different Class ne s’achève ni sur une victoire sociale ni sur un triomphe amoureux. Sur Sorted for E’s & Wizz, Jarvis Cocker avait déjà décrit l’euphorie des raves, leurs promesses de communion et le désenchantement qui accompagne le retour à la réalité. Les lumières, la musique et les substances peuvent momentanément effacer les distances entre les participants, mais elles ne changent pas nécessairement ce qui les sépare. Monday Morning ramène ensuite l’album vers le quotidien, avec ses habitudes usées et ses existences qui tournent en rond. Puis arrive Bar Italia, dernier morceau du disque, qui évoque le célèbre café de Soho où se retrouvent les noctambules quand la fête est terminée. Le tempo reste vif, mais les paroles décrivent des corps fatigués, des esprits confus et cette impossibilité de rentrer dormir immédiatement. Le café du matin n’a plus grand-chose à voir avec le plaisir, sinon celui de prolonger quelques minutes une nuit déjà perdue. C’est à cet instant précis, entre la dernière chanson et le premier métro, que le cocktail de Different Class trouve sa place.

Il s’appelle Last Orders, expression britannique qui annonce le moment de commander son dernier verre avant la fermeture du bar. L’idée consiste à prendre un gin tonic parfaitement ordinaire et à lui donner les apparences d’un cocktail plus sophistiqué, sans masquer ce qu’il est réellement. Dans un shaker, on verse 45 ml de gin London Dry, 20 ml de jus de pamplemousse rose frais, 10 ml de jus de citron jaune et 10 ml de sirop de cassis. On ajoute des glaçons, puis on secoue vivement pendant une dizaine de secondes, comme si le mélange avait besoin d’un dernier accès d’énergie avant de se calmer. Le liquide est ensuite filtré dans un verre highball rempli de glaçons frais, puis complété par 60 ml de tonic bien froid. Le cassis apporte une couleur rouge sombre et une douceur presque trop aimable, tandis que le pamplemousse laisse apparaître une acidité plus franche. Le tonic introduit cette amertume qui empêche l’ensemble de devenir un simple verre fruité, pendant que le gin conserve une sécheresse très britannique. Un large zeste de pamplemousse exprimé au-dessus du verre termine la préparation, sans décoration inutile, comme une chemise élégante portée sur un pantalon qui a déjà connu une longue nuit.

La première gorgée de Last Orders est accessible, fraîche, presque familière. Le cassis arrive rapidement, suivi de la vivacité des agrumes, puis du caractère plus végétal du gin. Lorsque le tonic prend le dessus, la douceur initiale paraît déjà plus lointaine, comme les promesses enthousiastes formulées quelques heures auparavant. Le verre se boit lentement, idéalement en écoutant les deux dernières chansons de Different Class, de Monday Morning à Bar Italia. Les glaçons s’entrechoquent, les bulles remontent et la température évolue pendant que Jarvis Cocker continue de raconter ceux qui ne savent jamais très bien quand partir. Il reste dans la bouche une légère amertume, mais aussi suffisamment de fraîcheur pour donner envie de reprendre une gorgée. À l’image de l’album, le cocktail réunit des éléments qui semblent pouvoir s’entendre, sans réussir tout à fait à effacer leurs différences. La fête est terminée, les comptes ne sont pas réglés, et personne ne paraît particulièrement pressé de rentrer.

Café de Soho au petit matin évoquant Bar Italia, dernière chanson de Different Class de Pulp.
Le café du matin dans le quartier de Soho, en écho au dernier morceau de Different Class – @GOOD timing

Pulp : Different Class (Island recors / Universal music) – Sorti le 30 octobre 1995

Sources

  • Island Records — Pulp – Different Class: 2CD — Présentation de la réédition du 24 octobre 2025.
  • Pitchfork — Pulp: Different Class Album Review — 3 juillet 2016.
  • The Guardian — ‘Misshapes, mistakes, misfits’: Pulp’s signature secondhand style has stood test of time — 14 juin 2025.
  • NME — Jarvis Cocker is on a quest to find woman who inspired Pulp’s ‘Common People’ — 16 mai 2022.
  • Central Saint Martins — Different Class: Jarvis Cocker in Conversation.
  • Glastonbury Festival — History 1995.
  • PulpWiki — Different Class artwork.
  • The Guardian — Pulp announce More, their first album since 2001 — 10 avril 2025.