À l’automne, le cardigan revient dans les vestiaires masculins et féminins, porté court, ample ou directement sur la peau. Cette maille boutonnée traverse l’histoire militaire, Chanel, le grunge de Kurt Cobain et les réseaux sociaux sans perdre son calme apparent. Reste à savoir comment porter le cardigan aujourd’hui sans rejouer le bon élève, le grand-père distrait ou la vedette de catalogue. La frontière est mince. C’est précisément ce qui rend la pièce amusante.
Le cardigan, de l’uniforme au vestiaire civil
Le cardigan porte le nom de James Brudenell, septième comte de Cardigan, officier britannique durant la guerre de Crimée. Il dirige la brigade légère lors de la bataille de Balaklava, en 1854. L’homme laisse une réputation militaire discutée, mais un nom étonnamment confortable. Selon le récit le plus répandu, le vêtement dériverait d’un gilet de laine ouvert porté par des officiers britanniques. Les détails de cette naissance relèvent toutefois en partie de la légende vestimentaire. Aucun bouton ne semble avoir attendu sagement la fin de la bataille pour entrer dans l’histoire. Une certitude demeure : le terme s’installe au XIXe siècle. Le cardigan passe alors du camp militaire au vestiaire civil.
Son ouverture change tout. Contrairement au pull, il ne faut pas le tirer par-dessus la tête ni disparaître quelques secondes dans un tunnel de laine. Il s’enfile comme une veste, mais conserve la souplesse d’une maille. Dans les années 1920, Gabrielle Chanel travaille le cardigan en jersey et l’intègre au principe moderne des vêtements séparés. La pièce accompagne désormais le mouvement du corps au lieu de le corriger. Elle entre aussi dans les ensembles féminins, loin de son origine militaire supposée. Plus tard, le cardigan devient un signe de correction domestique, scolaire ou bourgeoise. Il se porte bien boutonné, avec une chemise nette et des intentions raisonnables. Cette sagesse finira évidemment par lui attirer quelques ennuis.

Kurt Cobain change le son du cardigan
Le 18 novembre 1993, Kurt Cobain s’assoit sur le plateau de MTV Unplugged in New York. Autour de Nirvana, des lys blancs, des bougies noires et une lumière basse composent un décor presque funéraire. Cobain porte un cardigan vert olive, large, taché et visiblement fatigué. La maille est faite d’acrylique, de mohair et de Lycra. Un trou de cigarette marque le vêtement. Les boutons ne tombent pas parfaitement et les manches semblent avoir déjà vécu plusieurs vies. Sur ce plateau, le cardigan ne protège plus les bonnes manières. Il accompagne une voix râpeuse, une guitare acoustique et un corps qui paraît vouloir se faire plus petit.
Le vêtement devient indissociable de cette performance, enregistrée quelques mois avant la mort de Kurt Cobain. Il résume une part du grunge sans uniforme calculé : une pièce ordinaire, usée, trouvée loin du luxe et portée sans révérence. En 2019, ce cardigan est vendu 334 000 dollars par Julien’s Auctions. Le prix possède une ironie assez brutale. Une maille choisie pour son absence de prestige devient un objet de collection inaccessible. La mode sait parfaitement transformer le refus du spectacle en relique spectaculaire. Pourtant, l’image tient encore. Le cardigan conserve depuis cette soirée un léger bruit de corde mal accordée.
Harry Styles lui donne une autre tonalité en 2020. Durant les répétitions de l’émission américaine Today, il porte un cardigan JW Anderson composé de larges carrés colorés. La pièce ressemble à une couverture assemblée à la main, avec ses volumes lourds et ses couleurs franches. Sur TikTok, des internautes commencent à la reproduire pendant les confinements. JW Anderson diffuse ensuite gratuitement le patron. Le Victoria and Albert Museum de Londres acquiert le cardigan pour ses collections. En moins de trente ans, la maille de Cobain est donc passée de l’effacement grunge au bricolage collectif en ligne. Même vêtement, autre époque, autres moyens de faire du bruit.

Comment porter le cardigan aujourd’hui
Porter le cardigan en 2026 demande d’abord de choisir son volume. Un modèle court et près du corps peut remplacer un haut, sur un débardeur fin ou directement sur la peau. Il fonctionne avec un pantalon ample, une jupe droite ou un jean à taille haute. Cette opposition évite une silhouette trop appliquée. Un cardigan large réclame au contraire une base plus nette : tee-shirt blanc, chemise sans motif ou col roulé fin. Le premier bouton peut rester ouvert afin de libérer le cou. Les derniers peuvent l’être aussi pour alléger la taille. Tout fermer reste possible, mais l’effet pensionnat arrive vite et voyage rarement seul.
La matière décide ensuite de l’attitude. Une laine sèche dessine une silhouette plus précise et peut remplacer une petite veste. Le mohair produit un halo plus trouble, presque musical, mais supporte mal l’accumulation d’effets. Le coton fin se glisse sous un manteau et traverse les bureaux chauffés sans provoquer de drame thermique. Les couleurs sourdes, comme le brun, le gris, le vert olive ou le bleu nuit, prolongent naturellement le vestiaire existant. Un rouge franc ou un jaune acide suffit en revanche à déplacer une tenue très simple. Les motifs demandent davantage de calme autour d’eux. Le cardigan n’a pas besoin d’une chemise à carreaux, d’un pantalon imprimé et d’une conversation sur le retour du vintage.
Pour éviter le déguisement grunge, mieux vaut ne pas recopier Kurt Cobain bouton par bouton. Son cardigan fonctionnait parce qu’il portait les traces d’une vie, pas parce qu’il répondait à une fiche de style. Aujourd’hui, une maille légèrement ample peut accompagner un pantalon de costume, des chaussures fines ou un jean droit. Sur une robe légère, elle remplace le blouson et casse une silhouette trop précieuse. Nouée autour de la taille, elle retrouve son usage le plus élémentaire : attendre que la température baisse. Posée sur les épaules, elle peut frôler la caricature bourgeoise, ce qui n’interdit pas de tenter le geste. Il suffit alors de rester naturel, exercice notoirement difficile dès qu’un vêtement repose sans raison sur les clavicules. Le cardigan accepte les maladresses. Après tout, il a survécu à une charge militaire, au grunge et à TikTok. Le cardigan est finalement universel, basique, la preuve il est dans toutes les collection de Agnès B depuis la création de la marque. Merci Agnès.

Sources
- The Metropolitan Museum of Art – Chanel – 2005
- Pitchfork – MTV Unplugged in New York – 2018
- Julien’s Auctions – Kurt Cobain MTV Unplugged Performance Worn Vintage Cardigan – 2019
- Victoria and Albert Museum – V&A trail: Contemporary fashion – 2026
- Numéro – Le cardigan, tendance phare du printemps-été 2026 – 2026




















