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Interpol : une carrière construite dans l’ombre d’un disque

Interpol dans le clip video C'mer, extrait de l'album Marauder, sorti en 2018

Interpol publie This Mirror Weighs a Ton le 28 août 2026, près de trois décennies après sa formation à New York. Ce huitième album prolonge une carrière marquée par Turn on the Bright Lights, le départ de Carlos Dengler et une lente reconstruction autour de Paul Banks, Daniel Kessler et Sam Fogarino. Interpol avance toujours avec les mêmes guitares tendues, mais les murs commencent enfin à changer de couleur.

La carrière d’Interpol commence dans le New York de 1997

Interpol se forme à New York en 1997 autour du guitariste Daniel Kessler, du batteur Greg Drudy, du bassiste Carlos Dengler et de Paul Banks, au chant et à la guitare. Kessler pousse le projet avec une obstination assez peu compatible avec l’idée romantique d’une rencontre miraculeuse. Il connaît déjà Banks, croisé auparavant en France, et rencontre Dengler à l’université de New York. Les débuts se font dans des salles de répétition, loin des photographes qui transformeront bientôt chaque costume sombre en manifeste esthétique. Greg Drudy quitte le groupe en 2000 et Sam Fogarino prend sa place derrière la batterie. Interpol joue alors dans de petites salles de Manhattan, notamment le Luna Lounge. Le son repose déjà sur des guitares qui se croisent, une basse très mobile et une batterie sèche. Les chemises sont bien boutonnées, les visages peu expansifs.

Turn on the Bright Lights est enregistré avec Peter Katis aux Tarquin Studios de Bridgeport, dans le Connecticut. Matador Records publie l’album le 19 août 2002. Dès « Untitled », quelques notes de guitare suffisent à installer un espace vide, froid et étrangement accueillant. Daniel Kessler construit des motifs précis tandis que Paul Banks les épaissit avec une seconde guitare plus rugueuse. Carlos Dengler ne se contente pas de soutenir les morceaux : sa basse dessine souvent une autre mélodie sous la première. Sam Fogarino maintient l’ensemble en mouvement, sans transformer la tension en démonstration. Les comparaisons avec Joy Division arrivent immédiatement, parfois avec la délicatesse d’un tampon administratif. L’accueil critique place Interpol au centre du rock new-yorkais du début des années 2000 et enferme déjà le groupe dans un premier album difficile à dépasser.

Interpol face au poids de Turn on the Bright Lights

Antics paraît en septembre 2004, après un nouvel enregistrement aux Tarquin Studios. Le groupe resserre les morceaux et laisse davantage entrer les refrains. « Evil » avance sur une basse nerveuse, tandis que « Slow Hands » transforme la raideur habituelle d’Interpol en morceau presque dansant. Le disque conserve les ombres du premier album, mais les range avec plus d’efficacité. Interpol passe des clubs aux grandes salles sans modifier radicalement son maintien. Le succès conduit le groupe chez Capitol Records pour Our Love to Admire, sorti en 2007. Les arrangements deviennent plus amples, avec davantage de claviers et un travail de studio plus visible. Une partie de la critique y voit une ambition nouvelle, une autre entend surtout un groupe qui allonge ses chansons.

Le quatrième album, simplement intitulé Interpol, paraît en 2010. Il est enregistré en partie aux studios Electric Lady de New York et mixé à Londres par Alan Moulder. Carlos Dengler termine ses parties avant d’annoncer son départ du groupe. La séparation intervient avant la tournée, au moment où Interpol doit défendre un disque particulièrement lourd et refermé sur lui-même. Dengler emporte avec lui une façon très reconnaissable d’utiliser la basse comme instrument principal déguisé en accompagnement. David Pajo rejoint alors la formation pour les concerts, tandis que Brandon Curtis intervient aux claviers. Après la tournée, Interpol marque une pause et ses membres se consacrent à différents projets. Pour la première fois, la question n’est plus de savoir comment égaler le premier album, mais si le groupe possède encore une forme viable sans l’un de ses musiciens fondateurs.

Reprendre la basse, modifier la matière

Interpol revient en 2014 sous la forme d’un trio composé de Paul Banks, Daniel Kessler et Sam Fogarino. Banks prend en charge la basse en studio, un geste pratique qui modifie aussi l’équilibre des morceaux. El Pintor évite de remplacer Carlos Dengler par une imitation appliquée. La basse devient plus directe et les guitares récupèrent une partie de l’espace laissé libre. « All the Rage Back Home » ouvre le disque sur une montée progressive avant de retrouver cette pulsation sèche que le groupe maîtrise. Interpol travaille ensuite avec Dave Fridmann pour Marauder, publié en 2018. L’enregistrement sur bande donne aux instruments une matière plus brute, parfois brouillée par un mixage très dense. Le disque tente de salir une musique longtemps associée aux angles nets, aux lumières rouges et aux costumes sans faux pli.

La pandémie oblige les trois musiciens à commencer leur album suivant à distance. Ils se retrouvent ensuite dans une maison des Catskill Mountains avant d’enregistrer à Londres avec Flood et Alan Moulder. The Other Side of Make-Believe paraît en juillet 2022. Les morceaux respirent davantage et Paul Banks délaisse parfois sa diction la plus raide pour un chant plus ouvert. Le changement reste mesuré : Interpol ne se transforme pas en groupe solaire parce qu’un piano apparaît. En avril 2024, un concert gratuit sur le Zócalo de Mexico attire, selon l’estimation annoncée par les autorités locales, environ 160 000 personnes. La même année, Interpol célèbre les vingt ans d’Antics avec une réédition et une tournée consacrée au disque. Ce retour massif vers les premiers albums confirme leur place dans le répertoire, mais rappelle aussi que chaque nouveauté arrive avec deux vieux fantômes assis au premier rang.

En 2026, Interpol officialise l’arrivée de deux musiciens présents depuis longtemps sur scène : Brad Truax à la basse et Brandon Curtis aux claviers. Sam Fogarino reste membre du groupe et joue sur le nouvel album, même si Urian Hackney le remplace actuellement en tournée. This Mirror Weighs a Ton paraît le 28 août chez Partisan Records. Andrew Wyatt produit le disque dans son studio du Lower East Side, à Manhattan, et Dave Fridmann assure le mixage. Interpol n’avait pas enregistré un album dans sa ville d’origine depuis plus de dix ans. Cordes, instruments à vent, harmonies vocales et traitements électroniques déplacent légèrement les contours habituels du groupe. Le morceau-titre ouvre une brèche plus dépouillée, tandis qu’une grande partie du disque conserve les rythmes serrés et les guitares circulaires qui ont fait sa signature. Vingt-neuf ans après sa formation, Interpol ne s’est pas libéré de Turn on the Bright Lights ; il a appris à travailler dans son ombre.


Interpol : This Mirror Weighs a Ton (Partisan Records) – Sorti le 28 août 2026

Festival Rock en Seine 2026 – à Saint Cloud –  du 26 au 30 août 2026 – Site officiel

Sources :

  • PitchforkCap the Old Times: The Story of Interpol’s Turn on the Bright Lights – 2012
  • Tape OpInterpol: Recording Techniques & Production Secrets – 2004
  • PitchforkCarlos D Leaves Interpol – 2010
  • The QuietusNo Hidden Agenda: The Return of Interpol – 2014
  • The GuardianInterpol: “I’m very glad we said yes to putting a song in Friends” – 2024
  • PitchforkInterpol Ready New Album, Share Two Songs – 2026
  • The GuardianInterpol on their political awakening – and making their masterpiece – 2026
  • PitchforkThis Mirror Weighs a Ton – 2026

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