Born in the U.S.A., album de Bruce Springsteen sorti le 4 juin 1984 chez Columbia Records, entre ici comme un disque trop lumineux pour être tranquille. On le croit taillé pour les stades, les bandanas, les poings levés, les refrains qui cognent. Il parle aussi de vétérans abandonnés, de villes fatiguées, de corps au travail, de promesses vendues. Dans Smells like cocktail spirit, l’album devient un cocktail original : un verre rouge, acide, sec, avec du bourbon, du citron, de la canneberge et une bière froide en surface. Une Amérique qui mousse. Puis qui serre un peu la gorge.
Born in the U.S.A. cocktail, un refrain trop grand pour la pièce
Le disque arrive avec un coup de poing. “Born in the U.S.A.” ouvre l’album brutalement. La batterie claque, les synthés montent, la voix de Bruce Springsteen sort de la gorge comme d’une usine chauffée. Tout semble immense. Trop immense, déjà. Le morceau a la carrure d’un hymne et le texte d’un homme qu’on a laissé sur le bord de la route. C’est là que l’affaire commence à se dérégler. Le refrain prend toute la place. Les couplets, eux, gardent les bleus.
La pochette fait le reste. Jean, tee-shirt blanc, casquette rouge dans la poche arrière, drapeau américain en fond. Annie Leibovitz cadre le corps avant le visage, et le pays avant l’homme. L’image est simple, donc efficacement dangereuse. Elle laisse croire qu’elle se comprend vite. Mauvaise idée. Dans les années 1980, Bruce Springsteen devient une figure plus claire à comprendre, plus musculaire, plus exportable. MTV aime les silhouettes lisibles. L’industrie aussi. Le disque avance donc avec deux moteurs : la colère sociale et la machine rock. Les deux roulent dans la même voiture, sans forcément se parler d’ailleurs.
Un disque de stade avec des chambres fermées
Born in the U.S.A. fait suite à Nebraska, disque nu, sec, enregistré dans une austérité presque domestique. Le contraste est brutal. Ici, le E Street Band revient avec du volume, des claviers, des refrains, des guitares propres, des batteries qui frappent droit. Pourtant, les chansons ne deviennent pas plus confortables. “Downbound Train” garde son côté froid. “I’m on Fire” brûle mais sans éclat. “My Hometown” ferme l’album comme une promenade dans une ville où les vitrines parlent mieux que les élus. Même les titres les plus ouverts ont une dose de fatigue. Le rock n’efface pas le malaise. Elle lui met seulement des lumières plus fortes.
“Dancing in the Dark” donne au disque son entrée la plus pop. Le clip réalisé par Brian De Palma fait monter Springsteen sur le terrain de MTV, avec cette scène devenue célèbre où Courteney Cox est invitée à danser sur scène. Tout paraît léger. Ce n’est pas si simple. La chanson parle d’usure, de besoin d’étincelle, de corps qui cherche encore à répondre. Le morceau fonctionne parce qu’il ment juste assez. Il fait danser sur une irritation. La pop a toujours aimé ce genre de pacte. malaisant mais avec un bon tempo.
La réception tient dans ce malentendu. Born in the U.S.A. devient un objet massif, populaire, international. Sept singles entrent dans le Top 10 américain. L’album transforme Springsteen en star mondiale, pas seulement en héros rock américain. Mais la chanson-titre est souvent entendue comme un cri patriotique, alors qu’elle raconte aussi le retour abîmé d’un vétéran du Vietnam dans un pays qui sait vite saluer, moins vite regarder. La politique s’en approche, forcément. Quand un refrain est assez large, tout le monde veut monter dessus. C’est pratique. Il suffit de ne pas écouter les couplets.
Red Cap Sour, l’Amérique dans le shaker
Le cocktail s’appelle Red Cap Sour. Pas pour faire malin avec la casquette rouge de la pochette. Plutôt pour retenir ce détail minuscule coincé contre un drapeau trop grand. Dans un shaker, on verse 50 ml de bourbon, 20 ml de jus de citron frais, 15 ml de sirop d’érable, 20 ml de jus de canneberge non sucré et deux traits d’Angostura. Le bourbon donne la base chaude, presque confortable. Le citron la coupe net. La canneberge pose ce rouge un peu trop propre, un peu trop national, presque décoratif. L’érable arrondit sans sauver. Les bitters rappellent qu’un refrain sucré peut aussi laisser une amertume.
On secoue fort avec des glaçons. Pas longtemps pour faire joli. Fort, comme une batterie qui refuse la demi-mesure. Le verre idéal est un old fashioned rempli d’un gros glaçon, solide, carré, presque administratif. On filtre, puis on complète avec 30 ml de bière blonde très froide. La mousse arrive en surface comme un stade au loin. Un zeste de citron exprimé au-dessus du verre donne l’éclair final, bref, nerveux, presque trop net. Il ne faut pas ajouter de cerise. Ce disque n’a pas besoin d’ornement. Il en a déjà assez porté.
Le Red Cap Sour se boit au début avec “Born in the U.S.A.”, puis il doit attendre “Downbound Train” pour montrer son vrai visage. À la première gorgée, le bourbon et la mousse font croire à une boisson directe, populaire, sans piège. À la deuxième, l’acide prend le volant. La canneberge assèche la bouche. L’érable tente une conciliation, comme un discours de campagne un peu fatigué. Le citron refuse de signer. Le meilleur moment arrive sur “My Hometown”, quand le verre a perdu son froid et que le disque baisse les yeux. Là, le cocktail cesse d’être une bannière. Il devient un pays dans un verre, avec la lumière au-dessus et de la rouille dessous.
Bruce Springsteen : Born in USA (Bruce Springsteen) – Sorti le 4 juin 1984






















