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Nos goûts sont-ils encore les nôtres ou ceux de l’algorithme ?

L’algorithme, le goût personnel, le streaming, les recommandations, la mode, les livres et les revenus musicaux sont au centre d’un débat relancé par The Guardian en juin 2026. À l’heure des plateformes, chacun parle de son univers. Mais la musique, les vêtements et les images arrivent souvent par le même tuyau. La question n’est plus seulement culturelle. Elle est aussi économique.

Le goût personnel, ce vieux luxe qui résiste mal au flux

The Guardian a remis le doigt sur une fatigue bien connue, mais rarement formulée aussi nettement. Le 14 juin 2026, le journal britannique s’est demandé si le goût personnel n’avait pas été abîmé par les recommandations permanentes. La question dépasse le simple malaise de l’utilisateur qui scrolle trop. Elle touche la musique, la mode, les films, les livres, les restaurants, les objets. Tout ce qui faisait autrefois un paysage intime passe désormais par une interface. Une chanson surgit dans une playlist. Une veste revient quinze fois dans le même feed. Un roman arrive par une capture d’écran, déjà validé par tout le monde. Chacun appelle cela son univers.

Le goût personnel a longtemps eu besoin de détours. Une pochette vue dans un bac. Un disque acheté pour une basse raison. Une chemise essayée trop grande, puis gardée. Un livre ouvert au hasard, parce que la couverture avait une couleur étrange. Ce n’était pas plus pur. C’était moins fluide. Il y avait du temps perdu, des erreurs, des obsessions minuscules. L’algorithme n’a pas supprimé tout cela. Il l’a comprimé. Il propose avant même que l’envie ait eu le temps de se former. Le patrimoine intime devient alors un historique de navigation. OK. C’est moins encombrant qu’une chambre d’ado.

L’algorithme et le goût personnel dans le business du streaming

Dans la musique, la question devient vite moins romantique. Le streaming est le centre de gravité du marché enregistré. L’IFPI indique que les revenus mondiaux de la musique enregistrée ont atteint 31,7 milliards de dollars en 2025, en hausse de 6,4 %. Le streaming par abonnement reste le moteur principal. Spotify, de son côté, annonçait 751 millions d’utilisateurs actifs mensuels et 290 millions d’abonnés premium fin 2025. À ce niveau, une recommandation n’est pas un petit conseil glissé à l’oreille. C’est une aiguille posée sur une carte mondiale. Elle peut déplacer l’écoute, les revenus, la visibilité et parfois la carrière. Dans ce système, le goût personnel n’est pas seulement observé. Il est organisé, puis facturé.

Spotify décrit ses recommandations comme “pertinentes, uniques et spécifiques” à chaque utilisateur. La formule est propre. Elle rassure. Mais elle dit aussi la nouvelle règle du jeu. L’écoute n’est plus seulement un geste culturel. Elle devient un parcours optimisé. La page d’accueil, la recherche, les playlists personnalisées, les radios automatiques et les suggestions s’empilent. L’utilisateur a l’impression de choisir. Il choisit, oui. Mais dans une pièce dont les murs ont été déplacés avant son arrivée. Dans ce décor, le goût personnel garde son nom. Il perd un peu de son désordre.

Pour les artistes, la promesse est double. L’algorithme peut faire émerger un titre sans campagne massive. Il peut aussi enfermer un morceau dans une humeur, une fonction, un usage. Musique pour se concentrer. Musique pour courir. Musique pour cuisiner comme si la vie était une story propre. Le morceau devient parfois moins une œuvre qu’un service rendu. Le refrain doit tenir. L’intro doit accrocher. Le son doit ne pas déranger trop vite. Dans l’économie du streaming, être aimé compte encore. Mais être recommandé au bon moment compte presque autant.

Le vieux catalogue contre la recommandation permanente

Le catalogue musical vit très bien dans cette époque. Mieux qu’on ne le croit. Les chansons anciennes reviennent par séries, films, vidéos courtes, playlists nostalgiques et algorithmes de découverte. Un tube de vingt ans peut redevenir rentable sans repasser par la radio. Un refrain oublié peut trouver une nouvelle génération par trente secondes de synchronisation. Les labels, les éditeurs et les fonds d’investissement l’ont compris. Un catalogue musical n’est plus seulement une archive. C’est un stock de droits, de souvenirs et de données activables. Et après, on se demande pourquoi les artistes revendent leurs droits d’auteurs.

Mais un catalogue n’est pas seulement une ligne de revenus musicaux. C’est aussi un morceau de mémoire. Il y a des chansons qu’on garde parce qu’elles viennent d’un lieu précis, d’une voiture, d’un été banal, d’une rupture. Elles ne sont pas toujours bonnes. Elles sont à soi. C’est ici que la plateforme montre sa limite. Elle sait retrouver les ressemblances. Elle sait prédire les enchaînements. Elle sait servir la bonne ambiance. Mais elle ne sait pas toujours pourquoi un titre médiocre peut rester planté dans une vie.

Cette tension explique une partie du malaise. L’industrie musicale gagne à rendre le passé disponible, propre, classé, relançable. Le public y gagne aussi, souvent. Il n’a jamais été aussi simple d’entendre un album rare, un remix perdu, une face B introuvable. Mais cette abondance arrive dans des cadres. La découverte semble infinie, mais elle passe par quelques portes. Le disque, le livre, le vêtement, l’image circulent dans le même couloir. Tout paraît choisi. Tout paraît intime. Et pourtant, beaucoup de choses ont déjà été triées avant d’arriver à nous.

Quand tout semble personnel, tout finit par se ressembler

Le paradoxe est là. Plus les plateformes promettent une expérience personnalisée, plus les signes culturels semblent circuler en paquets. Même veste. Même son feutré. Même roman posé sur la même table basse. Même artiste “découvert” par des milliers de personnes au même instant. Le goût personnel n’est pas mort, mais il est entouré. Il doit se battre contre la répétition, la saturation, la peur de manquer, la petite pression douce du déjà-validé. Ce n’est pas une dictature. C’est plus efficace. C’est une ambiance.

The Guardian cite Ione Gamble, fondatrice de Polyester, qui résume le malaise en une phrase simple : nous sommes “toujours en train de nous faire dire quoi aimer”. Kyle Chayka, auteur de Filterworld, a lui aussi décrit cette culture aplatie par les recommandations. Le mot est dur, mais il tombe juste. Une plateforme n’a pas besoin de produire le même goût pour tout le monde. Il lui suffit de pousser des goûts compatibles avec son rythme. Faciles à saisir. Faciles à partager. Faciles à monétiser. Le mauvais goût avait au moins une qualité : il se trompait tout seul. Il n’avait pas encore de stratégie.

Reste une sortie possible, moins spectaculaire que prévu. Elle ne consiste pas à jeter son téléphone dans la Seine. Elle consiste à remettre un peu de friction dans la découverte. Écouter un album entier. Entrer dans une librairie sans capture d’écran. Aller à un concert sans connaître trois titres sur quatre. Acheter une veste parce qu’elle trouble un peu, pas parce qu’elle confirme une esthétique déjà digérée. Le goût personnel demande du temps, donc il contrarie les plateformes. Il demande parfois de ne pas savoir pourquoi on aime. Hum, c’est presque devenu un geste suspect. Non ?


Sound of Fashion : Notre playlist 100% sans algorithmes – Lien

The Guardian — “‘Have I been influenced, or is this actually me?’ How personal taste fell out of fashion”, 14 juin 2026.
Spotify — “Understanding recommendations on Spotify”, 12 mars 2026.
Spotify Newsroom — “Spotify Reports Fourth Quarter 2025 Earnings”, 10 février 2026.
IFPI — “Global Music Report 2026: Global recorded music revenues grow 6.4%”, 18 mars 2026.
Kyle Chayka — “Filterworld: How Algorithms Flattened Culture”, page officielle du livre.
The New Yorker — “The Banality of Online Recommendation Culture”, 30 octobre 2024.

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