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Kate Moss, silence compris

Kate Moss, Calvin Klein, Corinne Day, Mario Sorrenti, Nick Knight, Vogue, The Face : le mannequin britannique reste l’un des grands cas de célébrité construite par l’image. En 2026, le retour médiatique sur la campagne Calvin Klein Obsession rappelle une question simple : que voit-on d’une icône qui parle peu ? Et du coup, quand photographes, rédacteurs et créateurs parlent à sa place ?

En février 2026, Vogue est revenu sur la campagne Calvin Klein Obsession, relancée dans l’imaginaire collectif par la série Love Story: John F. Kennedy Jr. & Carolyn Bessette. L’article rappelle que la fiction donne à Carolyn Bessette un rôle plus direct que celui que les faits permettent d’établir. Dans la réalité, Carolyn Bessette et le directeur artistique Fabien Baron auraient défendu le choix de Kate Moss pour Calvin Klein, sans l’avoir “découverte” au sens strict. Nous y sommes. Kate Moss : un visage dans une pile de fiches de castings, puis une histoire racontée après coup par d’autres. La personne parle peu. La machine, elle, parle beaucoup. Elle produit du récit, du désir, du soupçon, de la légende. Le silence devient une surface de projection assez pratique, presque un métier en soi.

Kate Moss, une icône fabriquée par les images

La scène fondatrice tient dans un décor presque trop parfait : les îles Vierges britanniques, une plage, une chambre, un appareil photo, un couple très jeune. Kate Moss a 18 ans, Mario Sorrenti environ 20 ans. Après avoir rendu glamour le slip homme classique, Calvin Klein veut relancer Obsession avec une image moins apprêtée. Moss a raconté plus tard qu’elle pensait partir pour une sorte de parenthèse rémunérée, avant de comprendre que Sorrenti ne s’arrêtait presque jamais. Elle parle du clic du Pentax, même quand elle dort. Elle dit aussi qu’elle ne se souvient pas vraiment de s’être reposée. La formule est sèche : elle se souvient d’avoir travaillé. Le fantasme public, lui, a retenu l’abandon, la peau, le noir et blanc, la jeunesse. Comme souvent avec Kate Moss, l’industrie a appelé “naturel” ce qui relevait aussi d’une discipline de fer. La jeunesse chez les mannequins, c’est surtout du boulot.

Mario Sorrenti a ensuite raconté ces images comme une naissance double : la sienne comme photographe, la sienne et celle de Moss comme couple regardé par la mode. Dans Artsy, il évoque une innocence commune face à la photographie. Le mot est intéressant, parce qu’il adoucit tout. Les photos montrent un corps très jeune, une intimité rendue vendable, une romance transformée en campagne mondiale. Calvin Klein, de son côté, aurait vu dans ces images la matière exacte d’Obsession. Fabien Baron les fait circuler, Klein comprend, la machine publicitaire se met en marche. Une histoire privée devient des photos imprimées. Kate Moss est là, partout, mais la phrase autour d’elle appartient déjà aux hommes qui la photographient, la choisissent, la vendent.

Quand les photographes parlent à sa place

Nick Knight, qui a photographié Kate Moss à plusieurs reprises, donne l’un des témoignages les plus précis sur son travail réel. Dans The Guardian, il ne décrit pas seulement une muse, ce vieux mot pratique qui évite souvent de parler de métier ou de désir. Il parle d’une compréhension de l’image, d’un corps capable de traduire une référence, d’un mannequin qui sait qu’un déplacement minime change toute la photo. Il raconte aussi une séance pour Visionaire, avec Moss sur une balançoire pendant sept heures. Sept heures à aller et venir, à tenir, à refaire, à rester disponible. L’icône muette devient alors moins mystérieuse. Elle travaille. Elle sait où placer son visage, son cou, sa lumière. Le mythe tient aussi sur des muscles, de la patience, et une bonne dose d’endurance.

Ce témoignage de Nick Knight fissure l’idée facile de la fille simplement “cool”. Kate Moss n’est pas seulement celle que l’on regarde, elle participe à la fabrication de ce regard. Knight dit qu’elle peut regarder les images avec l’équipe et proposer de faire mieux, en bougeant la lumière ou la tête. C’est une phrase importante, car elle déplace le pouvoir. Elle ne fait pas disparaître les rapports de domination d’un plateau, mais elle rappelle que Moss n’est pas un cintre mélancolique planté devant un objectif. Elle sait livrer sa persona. Elle sait aussi quand elle ne suffit pas encore. Là encore, elle ne théorise pas pendant trois pages. Elle ajuste. Dans la mode, parfois, une stratégie tient dans un centimètre de menton.

Le silence, le malaise et la reprise du contrôle

Le silence de Kate Moss a longtemps été vendu comme une attitude. Il a aussi servi de bouclier. Dans un entretien rare relayé par Glamour en 2018, après un passage dans l’émission de Megyn Kelly, Moss a dit avoir ressenti une pression à poser seins nus au début de sa carrière. Elle cite Corinne Day, photographe essentielle de ses débuts, et dit ne pas avoir aimé cela au départ. Elle revient aussi sur la campagne Calvin Klein avec Mario Sorrenti, en rappelant qu’il était son petit ami, mais qu’elle demandait encore si elle pouvait remettre des vêtements. La phrase coupe court au joli vernis des archives. Ce que l’époque a transformé en esthétique du dépouillement pouvait aussi être vécu comme une gêne. Le “naturel” avait donc ses angles morts. Comme souvent, ils apparaissent beaucoup plus tard, quand l’image a déjà gagné.

En 2020, dans Vogue France, Kate Moss donne une autre clé, plus professionnelle. Elle dit ne pas suivre de règles pour s’habiller, mais se projeter dans un personnage selon l’endroit où elle va. Elle dit aussi que le meilleur conseil pour de jeunes mannequins est d’être professionnels, de travailler dur, et de ne pas oublier qu’ils peuvent dire non. Ce n’est pas un grand manifeste. C’est même très Kate Moss : court, net, presque jeté. Mais ces quelques mots racontent une évolution. Celle qui fut beaucoup parlée par les autres parle désormais en patronne d’agence, en mère, en ancienne très jeune fille de plateau. Elle ne démolit pas le mythe. Elle y installe vaguement une porte de sortie. Dire non, dans une industrie bâtie sur l’obéissance, c’est déjà beaucoup.

En 2016, lorsqu’elle lance Kate Moss Agency, Moss explique vouloir faire plus que du mannequinat et “créer des stars”, pas seulement représenter de jolis visages. Vanity Fair rapporte alors son départ de Storm, l’agence qui l’avait accompagnée pendant vingt-sept ans. Le geste est parlant. Après avoir été un visage tenu par des agents, des rédacteurs, des photographes et des marques, elle passe derrière le bureau. Et ça, c’est une vraie prise de position dans le système qui l’a produite. Après, Kate Moss ne devient pas bavarde pour autant.


Sources :

  • VogueLove Story: The True Story Behind the ’90s Kate Moss Calvin Klein Campaign That Changed Fashion
  • The GuardianShe keeps us enthralled, like Bowie did: the magic of Kate Moss, by her photographers
  • GlamourKate Moss Says She Felt ‘Pressure’ to Pose Topless When She Started Modeling
  • Vogue FranceSon ultime conseil de style, ses icônes… Kate Moss répond à nos questions mode dans un entretien très exclusif
  • ArtsyNew Unseen Portraits of Kate Moss Are Revealed by Photographer Mario Sorrenti
  • Vanity FairKate Moss’s New Talent Agency-Slash-Lifestyle Brand Isn’t for “Pretty People”

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