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The Lemon Twigs, frères de scène et bêtes de studio

Chez The Lemon Twigs, il y a deux choses qui sautent aux yeux assez vite : les chansons, d’abord, puis la manière de les jouer. Brian et Michael D’Addario ont beau être souvent rangés dans la case du revival pop, ce qui tient vraiment, chez eux, c’est le mélange entre une écriture très construite et une présence scénique qui ne fait pas semblant. Leur parcours a parfois zigzagué, leurs disques aussi, mais le fil est resté le même : deux frères américains qui travaillent la pop comme on travaille un décor de théâtre, avec précision, énergie et un goût certain pour les gestes bien visibles.

Long Island, enfance musicale et départ rapide

The Lemon Twigs, ce sont donc Brian et Michael D’Addario, deux frères venus de Long Island, élevés dans une famille où la musique n’était pas une activité du dimanche mais un élément du décor. Le Guardian rappelle que leurs parents, Ronnie D’Addario et Susan Hall, les ont nourris très tôt aux Beatles, au Dave Clark Five et aux Lovin’ Spoonful, au point que les deux garçons ont grandi avec l’impression d’appartenir à un petit club à part. Avant de devenir The Lemon Twigs, ils ont écrit très jeunes, bricolé plusieurs projets, et traversé aussi un passage par le jeu d’acteur. Brian a joué dans Les Misérables à Broadway, Michael a tourné au cinéma, mais les deux expliquent assez clairement que la musique restait le vrai centre de gravité. Ce n’est pas exactement le genre de détail qu’on invente pour faire joli dans une bio, et cela éclaire pourtant beaucoup de choses. Chez eux, le sens de l’entrée, de la sortie, du costume et du refrain qui arrive au bon moment ne tombe pas du ciel. Il vient d’un apprentissage où la scène a compté très tôt, presque autant que la chambre remplie d’instruments et de matériel d’enregistrement.

La formation The Lemon Twigs prend forme après ces années d’essais, quand les deux frères passent de groupes adolescents à quelque chose de plus net. Le Guardian raconte qu’après avoir été repérés au CMJ, ils signent chez 4AD et enregistrent Do Hollywood, sorti en 2016, alors qu’ils sont encore très jeunes. Ce premier album les installe d’emblée dans une drôle de position : trop doués pour être pris comme une simple curiosité, trop voyants pour éviter le procès en affectation. La presse se fixe sur leur allure glam, leurs cheveux, leurs vêtements, leurs grands mouvements, tandis que les chansons, elles, avancent déjà avec beaucoup plus de sérieux que le décor ne le laisse croire. Il y a là une des ambiguïtés de The Lemon Twigs depuis le début. On les regarde d’abord comme un spectacle, puis on finit par revenir aux morceaux. Et, pour eux, ce n’est visiblement pas un problème : tant que l’un conduit à l’autre, la manœuvre tient.

Des albums qui cherchent leur forme

Do Hollywood pose les bases, mais la suite montre surtout que les frères D’Addario n’ont jamais eu très envie de jouer la sécurité. En 2018 arrive Go To School, album-concept sur un chimpanzé envoyé au lycée, qui date la reine du bal, se fait harceler et finit par mettre le feu au bâtiment — sur le papier, on peut difficilement faire plus discret. Michael D’Addario a reconnu plus tard que le groupe avait été un “buzz band” sans croissance régulière, et Brian a lui-même qualifié ce disque de “naive” dans un entretien au Guardian. C’est probablement le mot juste : l’album a de l’audace, de la démesure, des idées partout, et parfois un goût un peu trop prononcé pour son propre système. Songs for the General Public, sorti en 2020, prolonge encore cette période 4AD avant que le groupe ne quitte le label. Là aussi, le parcours n’a rien d’une montée bien lisse. The Lemon Twigs ont testé des formes, perdu des gens au passage, et compris assez vite que le plus simple n’était pas forcément de continuer à en mettre toujours plus.

Le vrai virage récent se situe du côté de Everything Harmony en 2023, puis de A Dream Is All We Know en 2024. Le premier, racontent les frères, naît après une période de remise à plat commencée autour de 2020, quand ils se demandent ce qu’ils peuvent faire mieux que les autres, surtout en studio. Le résultat est un disque plus concentré, plus délicat, plus mélodique, et plus directement émotionnel aussi. A Dream Is All We Know, sorti le 3 mai 2024, pousse encore cette clarté : toutes les chansons y sont écrites, produites et mixées par The Lemon Twigs, avec Sean Ono Lennon crédité sur un morceau. On entend toujours les harmonies anciennes, les guitares qui sonnent comme si elles avaient appris la politesse il y a soixante ans, mais l’ensemble paraît moins démonstratif, donc plus solide. Et puis il y a la suite, déjà annoncée : Look For Your Mind!, prévu pour le 8 mai 2026, troisième album du groupe chez Captured Tracks. À ce stade, leur discographie ne ressemble plus à une collection d’hommages bien rangés, mais à un chantier assez cohérent, où chaque album corrige ou déplace le précédent.

Sur scène, le rétro bouge encore

Là où The Lemon Twigs évitent le piège du simple pastiche, c’est sur scène. Dès 2016, le Guardian décrit un groupe en mullets, vestes improbables et high kicks, avec des harmonies somptueuses qui finissent par balayer les soupçons de blague un peu chic. La formule est juste, parce qu’elle met le doigt sur l’essentiel : leur allure peut faire sourire deux secondes, mais elle ne tient pas sans les chansons, et les chansons, elles, tiennent très bien. Dans un autre portrait, Michael D’Addario résumait assez simplement la chose en expliquant que quand on chante en jouant de la guitare, les high kicks font partie des rares options. C’est une bonne ligne de conduite pour comprendre le groupe. Chez eux, le corps accompagne l’écriture, il ne la parasite pas. On voit des frères qui avancent, qui se relaient au chant, qui jouent de plusieurs instruments, qui aiment manifestement autant la discipline du studio que le petit désordre physique du concert. Le passé est partout dans leurs morceaux, mais sur scène il cesse de ressembler à un musée.

Cette dimension scénique s’est d’ailleurs élargie avec le temps. Le Bandcamp officiel de Look For Your Mind! précise que l’album marque les débuts en studio de Reza Matin et Danny Ayala, déjà présents dans l’univers live du groupe, tandis qu’Eva Chambers intervient aussi sur certains morceaux. L’idée est intéressante parce qu’elle dit quelque chose du mouvement actuel des Lemon Twigs : longtemps, les frères ont presque tout porté eux-mêmes, et ils ouvrent désormais un peu plus la porte sans perdre la main. Leur site officiel les montre en pleine logique de tournée, avec de nombreuses dates européennes et un groupe qui continue à vivre dehors, pas seulement dans l’atelier. C’est sans doute là que leur singularité apparaît le mieux. Brian et Michael D’Addario écrivent comme des perfectionnistes, mais jouent comme des types qui savent qu’un concert ne se gagne pas seulement à la précision des arrangements. Il faut aussi du nerf, des regards, un peu d’allure, et ce vieux détail qu’on a tendance à oublier : faire bouger les chansons pour qu’elles ne restent pas sagement assises dans leur belle chemise.


Lemon Twigs : Look For Your Mind! (captured tracks) – Sortie le 8 mai 2026

Sources :

  • The GuardianMeet the Lemon Twigs, the New York teens who went from Les Mis to glam powerpop – 2016
  • The GuardianThe Lemon Twigs review – mullets, high kicks and sumptuous harmonies – 2016
  • The Guardian‘Who wants to stare at a computer?’ Pop duo the Lemon Twigs on the joys of analogue life – 2024
  • BandcampA Dream Is All We Know – 2024
  • BandcampLook For Your Mind! – 2026
  • The Lemon TwigsThe Lemon Twigs

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