Rei Kawakubo n’a jamais vraiment travaillé à rassurer qui que ce soit. La créatrice japonaise, fondatrice de Comme des Garçons, a déplacé la mode du côté du doute, de l’asymétrie et du corps mal traité. Son parcours ne ressemble pas à une ascension lisse. Il ressemble plutôt à une suite de secousses bien tenues.
Une entrée sans révérence
Rei Kawakubo naît à Tokyo en 1942 et ne sort pas d’une école de mode, ce qui, chez elle, n’a jamais été un handicap mais presque une méthode. Elle étudie les beaux-arts et l’esthétique à l’université Keiō, puis travaille dans le service publicité d’Asahi Kasei, un fabricant textile. C’est là, au contact des matières, des accessoires et des prises de vue, qu’elle glisse vers le vêtement. Elle devient styliste indépendante en 1967. En 1969, elle lance Comme des Garçons. Le nom, en français, annonce déjà un léger déplacement, une façon de prendre la langue de biais comme elle prendra la silhouette. Au début des années 1970, elle ouvre sa première boutique et installe très vite un vocabulaire de vêtements pensés pour le mouvement et le confort, loin du fétichisme du talon et du maintien obligatoire.
Ce premier geste est décisif parce qu’il ne consiste pas seulement à dessiner des vêtements. Kawakubo pose une autre discipline du regard. Chez elle, une veste n’est pas tenue de flatter. Une robe n’est pas sommée d’obéir au corps. Le noir cesse d’être un simple code chic pour devenir une surface de travail, presque une matière mentale. Quand Comme des Garçons arrive à Paris en 1981, le choc est net. Les silhouettes sombres, larges, parfois trouées, volontairement usées, bousculent la grammaire de la mode installée.
Paris, ou l’art de ne pas plaire tout de suite
Le défilé parisien de 1981 reste un point dur parce qu’il a déplacé la discussion. On ne parlait plus seulement de coupe ou de tendance, mais de ce qu’un vêtement peut faire au regard, au désir, à la notion même de beauté. Vogue rappelle que Kawakubo arrive alors avec des formes tombantes, des matières jugées pauvres, un abandon radical des critères de séduction convenus. Cette entrée ne cherche pas l’adhésion rapide. Elle fait autre chose, plus simple et plus brutal : elle impose une autre question. Pourquoi un vêtement devrait-il forcément arranger la personne qui le porte.
La suite confirme cette logique de friction. Kawakubo travaille la dissymétrie, l’inachevé, l’excès de volume, l’accident contrôlé, la couture déplacée. Le Metropolitan Museum of Art a résumé cela en parlant d’un travail situé dans l’“in-between”, l’entre-deux, entre présence et absence, mode et anti-mode, objet et sujet, vêtements et non-vêtements. La formule peut sonner un peu musée, mais elle vise juste. Chez Kawakubo, le vêtement se tient sur une ligne instable. Il peut ressembler à une armure molle, à une excroissance, à une protection, à un piège, parfois aux quatre en même temps. En 1997, la collection Body Meets Dress, Dress Meets Body, dite “lumps and bumps”, pousse cette logique jusqu’à la déformation volontaire avec des rembourrages asymétriques qui gonflent la silhouette au mauvais endroit, donc au bon selon elle.
Faire maison, faire monde
Réduire Rei Kawakubo à quelques défilés-chocs serait trop commode. Son travail s’étend en système, ou plutôt en anti-système très organisé. Comme des Garçons devient une maison ramifiée, avec des lignes multiples, des parfums, des objets éditoriaux, et plus tard un lieu de vente qui tient autant de l’installation que du magasin. Britannica rappelle aussi l’existence de Six, publication lancée par Kawakubo, pensée comme un espace d’images, d’art et d’idées plus que comme un magazine de mode ordinaire. Là encore, elle déplace le support au lieu de le remplir poliment. Elle n’occupe pas seulement le podium. Elle fabrique aussi les conditions visuelles autour du podium.
Dover Street Market, lancé à Londres en 2004 avec Adrian Joffe, prolonge cette méthode. Le lieu est conçu contre le magasin lisse, contre le marbre rassurant, contre la séparation nette entre commerce, installation et collision d’univers. Dans un texte publié pour les 20 ans du lieu, Joffe parle de “beautiful chaos”, de création, d’accident et de communauté. On voit bien l’idée. Kawakubo ne vend pas seulement des choses, elle organise des voisinages improbables, des frictions utiles, une circulation entre jeunes labels, créateurs installés, objets et scénographies. C’est aussi pour cela qu’elle compte autant : elle ne s’est pas contentée de produire une silhouette, elle a construit un terrain où cette silhouette pouvait survivre sans devenir décorative.
Une créatrice qui laisse le vide travailler
Rei Kawakubo parle peu, et ce n’est pas un numéro. Les rares entretiens disponibles montrent surtout une créatrice méfiante face au commentaire total, peu intéressée par l’exercice de l’explication brillante. Au Met, elle résumait sa démarche par le refus des valeurs établies, des conventions et de ce qui est accepté comme norme, en insistant sur des modes d’expression comme la fusion, le déséquilibre, l’inachevé, l’élimination et l’absence d’intention. Ce programme a l’air abstrait sur le papier. Sur le podium, il devient très concret : bosses, creux, volumes déplacés, tissus rigides, robes qui semblent montées de travers, corps avalés puis relâchés. Le spectateur cherche un sens stable. Le vêtement lui répond par une forme qui tient sans lui faire ce cadeau.
C’est sans doute là que se loge sa singularité. Kawakubo n’a pas seulement changé l’allure de la mode contemporaine. Elle a abîmé, au sens utile, l’idée qu’un vêtement devait confirmer l’ordre des choses. Son influence est immense, mais souvent diffuse, parce qu’elle passe moins par la copie que par une permission donnée aux autres : tordre, décentrer, laisser une couture vivre de travers, accepter qu’une silhouette soit d’abord une question. En 2017, le Costume Institute du Met lui consacre une exposition, fait rare pour une créatrice vivante, et organise son travail non par dates mais par tensions. Cela lui va mieux qu’une rétrospective bien rangée. Rei Kawakubo n’a jamais dessiné pour illustrer une époque. Elle a plutôt appris à la mode à boiter, ce qui est une manière assez propre de la faire avancer.
Comme des garçons : Site officiel
Sources :
- Britannica – Rei Kawakubo | Biography, Fashion, Clothes, Collections, & Facts – 2026
- The Metropolitan Museum of Art – Rei Kawakubo/Comme des Garçons: Art of the In-Between – 2015
- The Metropolitan Museum of Art – Rei Kawakubo/Comme des Garçons: Art of the In-Between – 2017
- Vogue – On the Eve of the Comme des Garçons Retrospective, the Notoriously Reclusive Rei Kawakubo Speaks Out – 2017
- Vogue – Comme des Garçons Spring 1997 Ready-to-Wear Collection – 2015
- AnOther Magazine – Adrian Joffe on 20 Years of Beautiful Chaos at Dover Street Market – 2025






