Pink Floyd reste un cas à part dans le rock britannique : un groupe né à Londres en 1965, passé du psychédélisme de Syd Barrett aux grandes architectures sonores de Roger Waters, David Gilmour, Richard Wright et Nick Mason. En 2026, le groupe revient encore dans l’actualité avec la ressortie 4K de Pink Floyd at Pompeii – MCMLXXII, après le retour du film en salles en 2025 et la vente annoncée de son catalogue enregistré à Sony. Pas mal pour une formation dont les membres se sont longtemps disputé le droit de gérer leur propre fantôme.
Pink Floyd, une porte d’entrée dans le rock mental
Il faut d’abord imaginer Pink Floyd avant les t-shirts à prisme. Londres, milieu des années 1960. Des clubs, des amplis, des lumières liquides, des chansons aux structures improbables impossibles à écouter sans avoir pris des substances. Syd Barrett tient alors la guitare, la voix, une part du désordre. Roger Waters est à la basse, Nick Mason à la batterie, Richard Wright aux claviers. Le groupe avance dans un psychédélisme anglais où le rock ne sert plus seulement à faire danser. Avec The Piper at the Gates of Dawn, paru en 1967, Pink Floyd ne sonne pas encore comme le grand vaisseau des années 1970. Il sonne plus fragile, plus acide, parfois presque enfantin, avec cette inquiétude qui dépasse sous la peinture fraîche.
Puis Syd Barrett s’efface. La formule est polie. Dans les faits, le groupe perd son centre instable et doit apprendre à marcher autrement. David Gilmour arrive fin 1967, avec une guitare moins cabossée, plus ample, plus lente dans la brûlure. Pink Floyd devient alors une autre machine. Moins chanson bizarre, plus climat. Moins étincelle pop, plus architecture sonore. Les claviers de Richard Wright prennent de l’espace, la batterie de Nick Mason avance sans parade, la basse de Roger Waters commence à porter des idées de plus en plus lourdes. C’est là que le groupe devient vraiment dangereux : quand il comprend que le vide peut faire autant de bruit qu’un refrain.
Pink Floyd et les tensions derrière les grands disques
Le grand basculement arrive avec The Dark Side of the Moon, en 1973. L’album parle de temps, d’argent, de folie, de mort, de pression sociale. Voilà, le programme est joyeux. Mais Pink Floyd le rend presque séduisant. Des battements de cœur, des caisses enregistreuses, des voix parlées, des nappes de claviers, des guitares qui entrent sans frapper. Le disque ne fonctionne pas comme une simple suite de chansons. Il s’écoute comme un trajet fermé. C’est aussi là que Pink Floyd devient massif, sans perdre totalement son étrangeté. Le groupe trouve une forme assez claire pour toucher le grand public, assez trouble pour ne pas se transformer en décor de salon.
Après ce succès, Pink Floyd choisit de ne pas faire exactement le même disque. Mauvaise nouvelle pour les comptables pressés de leur label, bonne nouvelle pour la musique. Wish You Were Here, en 1975, regarde vers Syd Barrett, vers l’absence, vers l’industrie musicale aussi. Shine On You Crazy Diamond étire le souvenir jusqu’à le rendre presque physique. Animals, en 1977, durcit le ton. Les guitares deviennent plus sèches, le regard plus politique, l’ambiance moins planétarium chic. Puis The Wall, en 1979, transforme l’isolement en opéra rock paranoïaque. Roger Waters y prend une place centrale, au point que l’équilibre du groupe commence à ressembler à une chaise avec une jambe trop longue. Le disque donne pourtant à Pink Floyd quelques-unes de ses images les plus fortes : le mur, l’école, les masques, la foule transformée en décor froid.
La suite est moins harmonieuse. Roger Waters quitte Pink Floyd en 1985, après des tensions créatives et personnelles avec les autres membres. David Gilmour, Nick Mason et Richard Wright continuent ensuite sous le nom Pink Floyd, ce qui ne calme pas vraiment les débats. Là encore, rien de très mystique : un groupe célèbre, des droits, une histoire, des ego, des chansons qui valent très cher. Le retour complet du groupe à Live 8, à Londres, en 2005, reste donc un moment rare, parce qu’il réunit Waters, Gilmour, Mason et Wright sur scène. Rare ne veut pas dire réconcilié pour toujours. Les années suivantes l’ont prouvé avec une constance presque professionnelle. En 2024, Reuters rappelait encore les différends entre Waters et Gilmour en évoquant l’absence de projet de réunion.
Par où commencer Pink Floyd aujourd’hui
Ce qui reste de Pink Floyd aujourd’hui ne tient pas seulement à ses ventes, à ses pochettes ou à ses lasers de stade. Le groupe a changé la manière de penser l’album rock comme un objet total. Son, image, pochette, scène, durée, silence : tout compte. La pochette de The Dark Side of the Moon, avec son prisme sur fond noir, est devenue un signe immédiatement lisible, parfois porté par des gens qui n’ont jamais écouté Us and Them jusqu’au bout. C’est le sort des symboles trop efficaces. Le film Live at Pompeii, tourné dans l’amphithéâtre antique de Pompéi, montre aussi une autre idée du groupe : pas de public hystérique, pas de rockstar qui réclame l’amour, juste des musiciens dans la pierre, le vent, les câbles, les pédales, les cymbales. Sa restauration récente en 4K et Dolby Atmos rappelle que Pink Floyd reste autant une expérience d’image qu’une discographie.
Pour découvrir Pink Floyd sans se perdre, il faut éviter de commencer par tout. Mauvaise méthode, sauf si l’on aime transformer l’écoute en déménagement. The Dark Side of the Moon reste l’entrée la plus nette : compact, fluide, immédiatement compréhensible. Wish You Were Here vient ensuite, plus mélancolique, plus hanté, avec Syd Barrett comme présence absente. Animals permet de voir le versant plus rugueux, moins poli, plus amer. The Wall demande plus d’endurance, mais il explique l’ampleur théâtrale du groupe et son goût pour les murs, au propre comme au figuré. Pour remonter à la source, The Piper at the Gates of Dawn montre le Pink Floyd de Syd Barrett, moins monumental, plus étrange, parfois bancal, donc précieux. Enfin, Live at Pompeii donne la meilleure image du groupe au travail : quatre silhouettes, des amplis, des regards concentrés, et cette drôle d’idée que le rock pouvait aussi ressembler à une fouille archéologique sous acide.

















