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Défilé Yohji Yamamoto : faire voir le travail

Silhouette du défilé Yohji Yamamoto printemps-été 2027 à Paris, avec une robe sombre aux motifs bleu-vert et de longues franges noires.

Yohji Yamamoto a présenté son défilé printemps-été 2027 le 2 octobre 2026, à 19 heures, dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris, pendant la Paris Fashion Week. Le créateur japonais construit une collection presque entièrement articulée autour de la robe, du fil, de la corde, du tressage et de matières qui semblent volontairement laissées en cours de fabrication. Derrière le noir, les franges et les volumes défaits, le défilé pose surtout une question ancienne chez lui : jusqu’où peut-on dérégler un vêtement sans perdre la précision nécessaire à sa construction ?

Défilé Yohji Yamamoto printemps-été 2027 : le vêtement commence par se défaire

Les premières silhouettes donnent immédiatement la méthode. Des panneaux de tissu bicolores sont bordés de fil métallique et tournent autour du corps au lieu de simplement tomber depuis l’épaule. La robe n’apparaît donc pas comme un bloc terminé mais comme un assemblage dont les différentes parties restent visibles. Les formes s’enroulent, se croisent, prennent appui sur le corps puis s’en éloignent. Le noir domine, mais il est coupé par du blanc, des imprimés et des surfaces patchwork qui empêchent l’ensemble de devenir uniforme. Vogue rapproche certains découpages des papiers découpés de Matisse, comparaison que Yamamoto lui-même ne confirme pas. Le créateur refuse d’ailleurs de verrouiller la lecture du défilé et laisse les journalistes décider de ce qu’ils voient. Cette liberté d’interprétation importe moins que ce qui se trouve devant eux : des robes dont la construction demeure volontairement exposée.

Le défilé avance ensuite par accumulation plutôt que par rupture. Les surfaces deviennent plus complexes, les fils plus nombreux, les franges plus épaisses et les tressages plus présents. De la corde blanche se noue sur des couches noires tantôt opaques, tantôt transparentes. Des bandes de matière pendent librement tandis que d’autres sont serrées, croisées ou transformées en sortes de mailles ouvertes. Le vêtement donne parfois l’impression d’être en train de se constituer devant le public, puis quelques silhouettes plus tard de commencer à se désagréger. La marche lente des mannequins accentue ce mouvement et laisse le temps de regarder les surfaces plutôt que de simplement identifier une silhouette. La bande-son reste douce, parfois folk, et comprend une interprétation d’« Unchained Melody », loin d’un dispositif spectaculaire qui viendrait couvrir les vêtements. La progression tient donc moins à un changement de décor ou de rythme qu’à la quantité de travail textile progressivement déposée sur les corps.

Triptyque du défilé Yohji Yamamoto printemps-été 2027 à la Paris Fashion Week, avec trois silhouettes féminines noires, grises et bordeaux.
Trois silhouettes du défilé Yohji Yamamoto printemps-été 2027 présenté à Paris.

Un vocabulaire ancien, mais toujours mis sous tension

Il serait facile de réduire cette collection à un exercice de style immédiatement reconnaissable : du noir, des asymétries, des longueurs importantes, une manière de cacher le corps tout en le laissant apparaître par endroits. Yohji Yamamoto travaille pourtant ce problème depuis son arrivée sur les podiums parisiens en 1981. Le Victoria and Albert Museum rappelle que ses vêtements ont très tôt remis en cause l’idée selon laquelle la mode féminine devait nécessairement révéler ou accentuer les formes du corps. Le pli, le drapé, le déplacement du volume et la manipulation du textile sont devenus chez lui des instruments de construction plutôt que des ornements. Quarante-cinq ans après ses débuts parisiens, ces principes restent identifiables, mais ils ne sont pas simplement répétés. Ici, le corps traverse littéralement le vêtement par les intervalles laissés entre les cordes, les mailles et les bandes de tissu. Une épaule apparaît, puis disparaît ; une portion de peau se lit entre deux structures plus épaisses. Le vêtement protège encore, mais il ne ferme plus complètement.

C’est là que le défilé devient plus intéressant qu’une simple variation sur les signatures de la maison. Sous les fils libres et les bords irréguliers restent souvent de véritables constructions d’épaules. Vogue le relève précisément : plusieurs compositions apparemment spontanées descendent d’épaules nettement travaillées, preuve que la déconstruction ne signifie pas ici l’abandon de la coupe. Le désordre est donc encadré. La frange peut envahir le vêtement, la corde peut brouiller son contour et la maille peut ouvrir de larges vides, mais une architecture continue de tenir l’ensemble. Cette opposition est ancienne chez Yamamoto : faire croire à l’accident tout en contrôlant suffisamment la matière pour que l’accident puisse être porté. Elle évite aussi au défilé de tomber dans le simple registre du vêtement détruit ou de la finition volontairement pauvre. Ce qui paraît inachevé demande, au contraire, une quantité visible de gestes et de décisions.

Triptyque du défilé Yohji Yamamoto printemps-été 2027 à Paris, avec trois silhouettes noires aux détails violets, verts et graphiques.
Trois silhouettes du défilé Yohji Yamamoto printemps-été 2027 à la Paris Fashion Week.

Du fil, de la corde et un corps laissé respirer

La technique devient progressivement le sujet même de la collection. Des effets proches de la vannerie fabriquent des surfaces ajourées ; ailleurs, les fils se regroupent en masses denses avant de se prolonger en longues franges. Des mailles très fines suivent le corps sans le serrer, pendant que des traînes souples prolongent certaines robes derrière les mannequins. Les superpositions ne cherchent pas toujours à produire davantage d’épaisseur. Elles créent au contraire des ouvertures, des intervalles et des zones d’air. Même les chaussures participent à cette logique avec des sandales hybrides, des formes proches de chaussures aquatiques et des bottes largement ouvertes ou découpées. Rien n’impose une silhouette unique au corps féminin. Yamamoto dira d’ailleurs après le show que le corps des femmes reste pour lui une source essentielle de travail.

Cette circulation de l’air n’est pas seulement formelle. En coulisses, Yamamoto revient une nouvelle fois sur la hausse des températures et la fonte de la glace polaire, sujet qu’il avait déjà évoqué dans plusieurs collections précédentes. Sa réponse tient cette fois dans une formule volontairement courte : « Enjoy summer ». Ce n’est pas un programme environnemental et la collection ne doit pas être transformée artificiellement en manifeste écologique. Elle montre plutôt comment un créateur historiquement attaché aux couches, au noir et aux volumes enveloppants cherche à maintenir ce vocabulaire tout en ouvrant physiquement ses vêtements. Il ne retire pas systématiquement la matière : il la découpe, l’espace, la transforme en grille, en frange ou en tressage. La chaleur modifie ainsi moins l’identité de la silhouette que sa densité. Le résultat reste immédiatement Yohji Yamamoto, mais le noir laisse davantage passer le corps et l’air.

Triptyque du défilé Yohji Yamamoto printemps-été 2027 à Paris, avec une robe rouge, une silhouette noir et blanc et une robe asymétrique sombre.
Trois silhouettes du défilé Yohji Yamamoto printemps-été 2027 à la Paris Fashion Week.

Le processus plutôt que l’image parfaite

Une phrase prononcée après le défilé donne finalement la meilleure entrée dans cette collection. Lorsqu’on lui demande s’il prend plaisir au processus de création, Yamamoto répond : « Process is suffering. » La formule est sèche et détruit immédiatement toute tentation de transformer l’artisanat en joli récit sur le plaisir de fabriquer. Cette collection montre énormément le travail manuel, mais elle ne le romantise pas. Les répétitions de gestes, le tressage, les assemblages, les franges et les accumulations de fils deviennent presque lourds par leur quantité même. On voit le temps contenu dans les vêtements précisément parce que leurs surfaces refusent de le dissimuler derrière une finition lisse. Le processus n’est donc pas une histoire racontée autour de la collection : il devient une partie de son apparence. Le vêtement conserve les traces visuelles de sa fabrication au lieu de les effacer.

Cela produit aussi un défilé peu docile face à l’image instantanée. Certaines robes se comprennent mal de face et réclament le mouvement pour que leurs ouvertures, leurs couches ou leurs tressages deviennent lisibles. Une photographie peut facilement transformer une accumulation minutieuse de fils en masse confuse. La fin pousse cette logique plus loin avec un ensemble où des franges rouges descendent sur une base noire, accompagnées d’un élément noir enroulé autour du cou et de gants en résille. Le rouge arrive tard et suffit à déplacer une collection jusque-là dominée par des contrastes plus retenus. Yamamoto apparaît ensuite pour saluer, selon son habitude, sans chercher à donner une explication définitive à ce qui vient d’être montré. Il reste alors cette contradiction, particulièrement nette cette saison : des vêtements qui semblent libres, accidentés et parfois presque défaits, mais qui ne tiennent que grâce à une maîtrise précise de la construction. Après plus de quatre décennies à Paris, Yohji Yamamoto continue moins à défendre une esthétique du vêtement inachevé qu’à rappeler qu’un vêtement peut être fini sans avoir besoin d’en avoir l’air.


Sources

  • Vogue — Yohji Yamamoto Spring 2027 Ready-to-Wear Collection — 2 octobre 2026. Compte rendu d’Amy Verner, description des constructions, cordes, tressages, bande-son et déclarations de Yohji Yamamoto.
  • Yohji Yamamoto Official Site — [LIVE] Yohji Yamamoto S/S 2027 PARIS COLLECTION — 28 septembre 2026. Confirmation du défilé du 2 octobre à 19 h et du lieu, les salons de l’Hôtel de Ville de Paris.
  • Fédération de la Haute Couture et de la Mode — YOHJI YAMAMOTO – Mode Féminine Printemps/Été 2027 — 2 octobre 2026. Lookbook officiel et calendrier de la Paris Fashion Week.
  • FASHIONSNAP — Yohji Yamamoto 2027年春夏コレクション — mise à jour le 5 octobre 2026. Analyse du travail des fils, cordes, mailles, tressages et du dernier look rouge.
  • Victoria and Albert Museum — The Story So Far. Source historique sur l’arrivée de Yohji Yamamoto à Paris en 1981 et son travail sur le volume, le drapé et le rapport au corps.
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