Un air de football, des paroles griffonnées avant une grève, un tube de Britney Spears transformé en slogan syndical. Les chants de manifestation ont leurs auteurs, leurs compositeurs et parfois leurs histoires de droits d’auteur. Mais qui les écrit réellement, qui décide de les faire chanter et comment deviennent-ils des hymnes collectifs ?
Qui écrit les chants de manifestation ? Les auteurs cachés des cortèges
En mars 2023, pendant les manifestations françaises contre la réforme des retraites, le média StreetPress rencontre Laurent, un syndicaliste Force ouvrière de 52 ans. Guitare à la main, il chante des tubes des années 1980 dont il a réécrit les paroles. Ses textes sont scotchés sur le camion de son syndicat. Quelques cortèges plus loin, Aude Canale, militante CGT et professeure de français, s’attaque au répertoire de Johnny Hallyday. Elle explique parfois passer une partie de la nuit précédant une manifestation à écrire de nouvelles paroles. Chez les manifestants, les compositeurs ne portent pas nécessairement ce titre. Ce sont des salariés, des enseignants, des militants ou des musiciens amateurs. Leur public ne paie pas sa place, mais il peut être particulièrement difficile à faire chanter.
D’autres refrains naissent sans répétition ni carnet de paroles. L’histoire d’« On est là », devenu l’un des chants emblématiques des Gilets jaunes, en offre un exemple. Sa mélodie s’inspire de Che sarà, popularisée en France par Mike Brant avec Qui saura ?. Elle circule d’abord dans les tribunes de football, notamment à Lens. En 2017, deux militants antifascistes lillois en proposent une adaptation politique. Une autre version apparaît chez les cheminots mobilisés en 2018, notamment autour de Lyon, avant de gagner les manifestations des Gilets jaunes en décembre. Plusieurs militants revendiquent une part dans l’écriture des paroles. Difficile de déposer une signature définitive sur un refrain qui change à mesure qu’il circule.
L’histoire connaît aussi des auteurs parfaitement identifiés. L’Internationale repose sur un poème d’Eugène Pottier, publié en 1887, puis mis en musique l’année suivante par Pierre Degeyter, ouvrier et musicien lillois. Au Chili, El pueblo unido jamás será vencido associe en 1973 le compositeur Sergio Ortega et le groupe Quilapayún pour les paroles. Plus récemment, Kaddour Hadadi, alias HK, signe On lâche rien, publié en 2010 avec Les Saltimbanks. Le morceau quitte progressivement son statut de chanson enregistrée pour devenir un refrain de mobilisation. Dans un entretien publié par Causette en 2017, HK résume cette circulation : « Ma musique, elle vient de la rue, et ce morceau y est retourné. »

Pourquoi les manifestations reprennent les tubes pop et les chants de football
Composer une chanson entièrement nouvelle exige une mélodie, des paroles et suffisamment de répétitions pour que le public puisse la reprendre. Réécrire les paroles d’un air connu est beaucoup plus simple. Les musicologues parlent de chant sur timbre, une pratique ancienne consistant à utiliser une mélodie préexistante pour un texte nouveau. Le chercheur Jonathan Thomas a étudié son rôle dans la mobilisation politique. L’avantage est immédiat : les manifestants connaissent déjà une partie de la chanson. Il suffit de remplacer quelques vers, de respecter le rythme et de trouver un refrain assez court. Un chant de football possède précisément ces qualités. Conçu pour être repris à plusieurs milliers, il traverse assez facilement la frontière entre le stade et la rue.
Les syndicats ont largement adopté cette méthode. En novembre 2023, l’Ugict-CGT publie un livret de chansons militantes avec les paroles et les références musicales nécessaires pour les interpréter. On y trouve Djadja d’Aya Nakamura transformé en Oh patron, Work Bitch de Britney Spears devenu Paie cash !, ou encore Résiste de France Gall réécrit en Gréviste. Des salariés mobilisés, des collectifs militants et des organisations syndicales participent à cette production. Le document explique même comment organiser un karaoké revendicatif avec un micro, des paroles imprimées et une bande-son. Le procédé peut sembler assez éloigné du répertoire traditionnel des luttes ouvrières. Pourtant, son principe demeure identique : prendre une chanson connue et lui donner une nouvelle fonction sociale. Le tube commercial devient un instrument de mobilisation, parfois bien loin des intentions de son interprète.
Les Rosies d’Attac ont poussé cette logique plus loin. Apparues en décembre 2019 pendant la contestation de la réforme des retraites, ces militantes en bleu de travail associent chansons détournées, chorégraphies et costumes inspirés de Rosie la riveteuse. Leur première création, À cause de Macron, reprend À cause des garçons. Viennent ensuite Women on fire, adaptation de Freed from Desire de Gala, puis Nous on veut vivre, construit sur I Will Survive. Les chansons sont accompagnées de fichiers audio, de paroles et de tutoriels chorégraphiques accessibles aux autres groupes militants. Une organisation peut ainsi reproduire un dispositif musical sans avoir participé à sa création. Youlie Yamamoto, cofondatrice des Rosies, déclarait à StreetPress en 2023 : « La musique est une pancarte efficace ! » Elle permet aussi de transformer un rassemblement en événement visible, filmable et facilement transmissible.

Chansons de manifestation : à qui appartiennent les paroles et la musique ?
Une question apparaît lorsque des morceaux commerciaux sont repris dans les cortèges : que deviennent les droits d’auteur ? La popularité d’un chant ne fait pas disparaître les droits attachés à la composition originale. En France, la diffusion publique de musique enregistrée lors d’un événement associatif organisé peut nécessiter une autorisation et le paiement de droits, notamment auprès de la Sacem. Une rémunération distincte peut également concerner les artistes-interprètes et les producteurs des enregistrements. La réécriture des paroles soulève une autre question, celle du droit d’adaptation. Le Code de la propriété intellectuelle prévoit une exception pour la parodie, le pastiche et la caricature, mais celle-ci ne couvre pas automatiquement tous les détournements. Il faut toutefois distinguer un concert organisé, une chanson enregistrée puis diffusée et un refrain repris spontanément dans une manifestation politique. Leurs situations juridiques ne sont pas nécessairement identiques.
La question de l’argent est également révélatrice. En 2017, HK expliquait à Causette avoir mis On lâche rien en téléchargement libre, privilégiant la circulation du titre. D’autres chants n’ont même pas de version enregistrée commercialisée. Ils existent principalement sous forme de paroles distribuées, de vidéos militantes ou d’enregistrements amateurs. Leur succès ne se mesure donc pas nécessairement en ventes ou en écoutes sur Spotify. Il peut se traduire par leur présence dans plusieurs cortèges, leur transmission entre générations ou leur capacité à traverser les frontières. Les artistes qui composent des chansons militantes peuvent conserver leurs droits et poursuivre une carrière musicale, mais les slogans spontanés restent souvent sans attribution précise. L’économie d’un hymne de manifestation ne ressemble pas toujours à celle d’un single.
Reste une dernière particularité : la foule possède une forme de pouvoir éditorial. Un auteur peut préparer les paroles les plus habiles et choisir une mélodie populaire, rien ne garantit qu’elles seront reprises. À l’inverse, quelques mots improvisés peuvent survivre à la revendication qui les a fait naître. Les manifestations sélectionnent leurs chansons par l’usage, la répétition et l’appropriation. Le refrain qui fonctionne sera repris ailleurs, parfois avec des paroles différentes. Celui qui échoue disparaîtra probablement avec la dernière feuille volante abandonnée sur le trottoir. Les maisons de disques dépensent des fortunes pour fabriquer des tubes dont personne ne peut garantir le succès. Dans la rue, quelques manifestants peuvent obtenir un résultat comparable avec une mélodie empruntée et un mégaphone fatigué.

Sources :
- StreetPress — Les chanteuses de manifs, 23 mars 2023.
- Balises — Bibliothèque publique d’information — Histoire d’un slogan #4 : « On est là », 23 octobre 2023.
- Bibliothèque nationale de France — L’Internationale, genèse et destin d’une chanson mythique, date non précisée.
- Université de Rouen Normandie — Jonathan Thomas, Le chant sur timbre, une ressource pour la mobilisation politique, date non précisée.
- Quilapayún — El pueblo unido jamás será vencido, fiche de l’œuvre.
- Causette — Laurence Garcia, HK lâche rien, 2017.
- Ugict-CGT — Nos revendications en chansons !, 20 novembre 2023.
- Attac France — Les tubes des Rosies en kit, vol. 1, date non précisée.
- Service Public — Diffusion de musique par une association pendant un événement public : quelles sont les règles ?, vérifié le 6 mars 2026.
- Légifrance — Code de la propriété intellectuelle, article L122-5, version en vigueur depuis le 1er janvier 2023.














